Entre deux phrases

Publié le par la freniere

Entre deux phrases, c’est là que j’ai ma chaise. C’est là que j’ai ma table et mon pain. C’est là que j’ai ma porte et mon chemin. Je plante des arbres dans un cahier. J’élève des oiseaux. Je trace des ruisseaux. J’interpelle des fées. J’écris de petites choses, sans but, sans histoire, sans fonction. À peine existent-elles ? C’est une voix d’enfant et de vieillard, une voix de bois et d’eau d’érable, une voix de sel et d’eau de mer, une voix de merle et de chevreuil. La fleur est plus belle qu’une idée. La phrase est une forme de fleur. L’intelligence de l’eau et la persévérance du lichen m’étonneront toujours. Les yeux entre deux mots, la plume entre deux lignes, le corps entre deux portes, la tête entre deux mondes, je cherche le secret qui surpasse la mort. Le poids des mots allège le silence. L’air devient plus léger. Des voyelles forment des images. Des consonnes se heurtent et font de la musique. Les couleurs se conjuguent. La nuit vole en éclats. Toute la fatigue du monde plonge dans l’eau du cœur et en ressort lavée. Un écureuil gratte à la porte. Un petit vent tourne les pages. Je trace mon chemin au creux blanc du papier.

        

J’ai laissé en route mon statut social, ne gardant que l’amour, des signes sur la page. Mâchant mes mots, j’en fais des bulles de bd. Elles éclatent de rire et laissent sur les murs des traces de poème, des insectes qui dansent depuis des millénaires, des ailes de papillons changeant le cours des choses. La première phrase titube. Elle se relève en s’appuyant sur la suivante. Des subjonctifs courbent le dos qu’une image redresse, une métaphore, un point. Le ciel se perd entre les parenthèses. On le retrouve assis sur la barre d’un t. Trompés par les objets, traqués par le murmure des marchands, l’essentiel nous échappe. L’invisible apparaît sur les lèvres d’un ange, les tableaux d’un peintre, dans le silence des oiseaux, un opus de Bach et l’encre sur la page. L’intelligence des saisons s’habille de la pluie, des nuages, du vent.

        

Même au milieu de l’hiver, sous les voiles de neige, je ne perds pas de vue le sourire de l’été, son visage mangé par une barbe d’herbes, les insectes endormis sous la paille. La marche est une forme de reconnaissance, une prière à la route. Des mésanges en bure de moniale viennent picorer mes phrases. Chaque heure où l’on écrit est un bout de livre, un bout d’éternité, un chiffon de fraîcheur sur la poussière des choses. L’hiver est là. Je glisse dans une autre vie sur une luge rêveuse. Je tends l’oreille à l’inaudible. J’ouvre les yeux sur l’invisible. J’invente sans souci d’inventer. Quelques pages sont là, parsemées de brins d’herbe, de nuages, de voyelles d’enfance. J’écoute une sonate de Bach. Les notes s’immiscent entre les mots. Les lettres se dispersent et se mettent à voler dans l’air devenu chant. Les croches font la ronde. J’avale un violon, mange du Mozart par les oreilles, dessine une cantate entre les pierres. Le crâne fêlé d’un œuf donne l’air à l’oiseau, les coquilles à la terre. La musique allège la pesanteur du bruit.   

 

De la présence du monde à la présence au monde, c’est dans la solitude que l’on est le moins seul. Il suffit d’une miette pour raconter le pain, le regard d’une miette sur le monde plus vaste. Je voudrais mettre en mots la minutie des fleurs, la concision des pierres, la précision des ronces, l’osmose des abeilles, l’acupuncture des épines, l’intelligence de la sève, la douceur des lèvres. Tant de miroirs se mirent dans le miroir de l’eau. Leurs rides sont des vagues. L’œil ne voit qu’en surface. Mes mots sont tachés de résine, de poussière, de boue. Ils se tiennent debout pour accueillir la lumière, le vent entre les pierres, l’odeur des greniers, l’ombre bouleversante d’un visage. Penchés sur une page, ils réveillent une langue endormie.

 

Publié dans Prose

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