Entre l'étreinte et la colère

Publié le par la freniere


Entre l’étreinte et la colère, la bonté fait son nid. J’offre le pain qu’on me refuse. Je mets des larmes dans mes gouaches, du sel dans mes mots. Je mets la guerre entre les parenthèses de l’espoir, ma folie sur la table, le désespoir au clou. L’espace n’est nulle part. La terre est couverte de routes. Le temps ne se compte pas. De l’invisible au visible, il n’y a souvent qu’un pas, un mot, un coup de pinceau, un coup d’archet, un coup de coude, un clin d’œil. Dans ma tête vivante, un mort cherche ses mots. Sur la table déserte, une histoire de pain embaume le papier. Le bris d’une image se répand en voyelles. Le bruit d’une métaphore réveille le silence et l’encre fait rêver dans son lit de papier. Mes yeux font leurs emplettes sur le comptoir de l’aube. J’écris avec la pierre, les pommes laissées au sol, les paumes des collines, les choses qui me cherchent, les dents branlantes sur la gencive du poème. Je reçois de la terre beaucoup plus que je donne.


Les pierres ne souffrent pas de n’être pas humaines. Elles se dressent en menhir ou dévalent un ravin. Ma mère veille encore du haut de l’escalier. La rumeur de sa voix oscille dans mes mots. Toutes les chambres sont pleines à l’auberge du cœur. Les gestes et les paroles sont la ponctuation de l’âme. Tant de planches ont craqué dans ma cervelle de bois. La peau que je ne porte pas est celle que je gratte. Dans le bilan des jours, les réponses varient sans changer l’équation. Les érables s’inclinent et baissent leurs paupières. Le feu minuscule des lucioles immobilise le temps. La forêt tout autour se resserre comme un cœur. Ses aortes palpitent en se gonflant de sève. La pluie chemine à pas de gouttes et sautille sur place. Les arbres feuille à feuille se transmettent une phrase que l’automne rature. La sève monte en eux sans tromper ses racines.


Il n’y a pas une fois par millions d’années répétant la même aube. Chaque étincelle change la couleur des choses. Les fleurs sans regard s’en remettent aux racines, aux herbes orphelines, aux jurons des orties. La terre oublie son nom au sommet des montagnes. Elle se mélange au ciel qui lui offre sa peau. La main du vent caresse l’épaule végétale. Où commence l’atome ? Où finit l’infini ? Je ne veux pas laisser l’espérance à l’écart et les sentiers en laisse. Le monde de toute part est une porte ouverte. Sous les poitrines humaines, gonflées par la douleur, la merveille persiste.

 


Publié dans Prose

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