Étranges dans cette ville étrange

Publié le par la freniere

Suis-je étrange dans cette ville étrange ?
cette ville si grande, trop grande pour que je l’aie rêvée
cette langue qui roucoule ou jappe, sans jamais être neutre et que je ne comprends pas

Suis-je étrange dans cette ville étrange ?
je rencontre des sourires, des gestes d’aides devant mon ignorance
j’apprends les saluts, j’apprends les mets que je désigne du doigt, je tente de répéter, on me sourit.
mais les hommes et femmes invisibles, qui sont les seuls à qui parler
eux à qui on ne sourit pas, qui se cachent, comme ils le font dans mon pays.
le français laborieux de la jeune femme de l’accueil à l'hôtel
je dis bonjour, je dis buenos diaz, je dis ciao et puis je dis buongiorno, je dis bon dia, je dis good morning et je sais que c’est pas ça, je dis très vite et avec prononciation barbare, et puis je fais une grimace et j’écarte les mains
je répète lentement le mot qu’il me fallait employer, j’essaierai de l’exhumer demain
nous hochons la tête, avec petits rires confus

Suis-je étrange dans cette ville étrange ?
mais les hommes et femmes invisibles, qui sont les seuls à qui parler
eux à qui on ne sourit pas, qui se cachent, comme ils le font dans mon pays.

Suis-je étrange dans cette ville étrange ?
les restaurants m’intimident, et l’ampleur des menus dont je ne comprends pas le sens
j’ai marché jusqu’à trouver un marché, je m’y suis promenée,
je me suis arrêtée devant l’opulence d’un étal de fruits et légumes, j’ai montré des abricots – chaude peau veloutée, lumière renfermée sur la chair gorgée de jus savoureux — j’ai levé six doigts
une belle et grande main noire qui se tend, une voix à côté de moi qui demande en anglais, et puis en français : d’où tu viens ?
il est grand, jeune, il porte une grande robe rouge sombre
un immense gamin est un peu en retrait, en jean et tee-shirt blanc
je dis : de France, et toi ? – il dit : Niamey, et puis : nous venons de Niamey.

Étranges dans cette ville étrange
il m’aide à payer, il achète des petites oranges, des abricots, aussi, il dit attends, et puis tu as faim ? et puis viens
et nous marchons vers le fleuve, vers un banc, nous regardons l’eau, nous mangeons
des gens passent derrière nous, complets-cravates, petites robes
nous sommes invisibles et admis, mais les yeux du plus jeune se promènent, furtivement inquiets
nous parlons lentement, de rien, il dit pourtant : lui il a peur, il n’a pas encore sa carte

Joyeusement étranges dans cette ville étrange, mais ceux qui se cachent, comme ils le font dans mon pays.

 

Brigitte Célérier

Publié dans Poésie du monde

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