Fils de rien ou bien fils de si peu

Publié le par la freniere

La plupart fils de rien ou bien fils de si peu
Léo Ferré         

    Il est des choses qu'un enfant sait ou soupçonne.
    Qu'il devine, sans doute. D'instinct autant que de précoce expérience.
    J'avais quatre ans.
    J'en avais sept. Neuf, peut-être.
    Je bafouillais. Inversais les syllabes des mots les plus courants. M'écorchais les genoux et, stupide, indifférent à l'obscurité qui régnait dans le placard où mon père m'enfermait lorsque je n'avais pas été sage, répétais tout en les torturant d'étranges patronymes ou des lambeaux de phrases sans signification précise, incapable d'expliquer pour quoi ces noms – Nabuchodonosor, serpent python bicolore de rocher –, ces chansons avec, et ces bribes de poèmes :
 
   Moi j'essuie les verres
    Au fond du café
 
    Le vent tourbillonnant qui rabat les volets
 
    tournaient et tournaient dans ma tête.
    Je poussais – mal – parmi les gravats familiaux et la cendre qu'une pluie d'automne toujours collait aux basques de l'époque.
    J'avais froid.
    Me murais dans mes bourdonnements.
    Mon hébétude, parfois. Mon mutisme. Des heures entières tapi sous la table de la cuisine.
    Les soirs, quand je rentrais après la classe, je faisais rouler des cailloux sur le bitume du boulevard qu'il me fallait emprunter, dribblant l'un après l'autre
    – T'as vu tes chaussures !
    d'improbables mais coriaces adversaires.
    Je palpais au creux de ma poche une poignée de billes.
    Croisais des types qui sortaient du bistrot, des femmes lasses et des vieux dont certains, que je connaissais, parlaient à des ombres, fatigués.
    Mes camarades, Georges, Bernard, le gros Ernest, le gros Ernest surtout, qui en avaient ras le cul,
    – Ras l'cul, j'te jure !
    des dictées, des problèmes de robinets ou de l'accord du participe, des lignes par dizaines à copier durant la récréation et des leçons d'Histoire, de Géographie ( « La Loire prend sa source au mont Gerbier-de-Jonc, la Garonne dans le val d'Aran, en Espagne »
    – Psitt ! Où c'que c'est, l'Espagne ? )
    ne tarderaient pas à prendre en charge leur part du fardeau domestique : « Aux manettes ! », avaient tranché les pères.
    La suite était écrite. La vie, le décor assignés.
    C'était là.
    Sous un toit médiocre. Dans un modeste appartement, quelque maison toute de lézardes à proximité du carreau de la mine. Aux limites de n'importe quelle banlieue pas encore hérissée de tours et de barres, où l'herbe végétait entre les fûts de goudron, les parpaings et les wagonnets couchés sur le flanc balisant un méchant terrain de football. La ville – la grande, la vraie – ne commençait qu'après avoir franchi d'invisibles barrières. On s'y rendait seul ou en bande. Y fumait avant l'âge sa première cigarette. S'y battait quelquefois sans raison probante et, sur la place que longeaient d'un côté les bâtiments des abattoirs municipaux, contemplait, la querelle vidée, les affiches de l'Éden ou du Lux, du Palace, du Majestic, rêvant de starlettes pulpeuses tandis que les plus jeunes s'affrontaient balle au pied, la tête ivre de non moins chimériques étoiles.
    Les caïds qui, clope au coin des lèvres, l'inévitable blouson noir tenu d'une main molassonne à l'épaule, imitaient les acteurs insolents ou boudeurs qu'ils avaient aimés dans des films, jouant les Brando, les James Dean, se poussaient à l'occasion du coude puis, dans le jardin public où ils avaient leurs habitudes, les uns assis près du bassin couvert de nymphéas, les autres, par deux ou trois, allant et venant goguenards dans l'allée principale – un magnolia, un ginkgo, le buste de Sadi Carnot, des palmiers souffreteux tout autour du kiosque à musique... –, ricanaient dès que le vent soulevait les jupes indiscrètes des filles.
    L'été, faute de mieux, d'escapades ou de vacances au bord de la mer, je guettais les nuages qui flottaient indécis au-delà des collines, lâches, sans vigueur d'abord mais forcissant bien vite et traînant derrière eux au moment de l'orage des reliquats d'azur. La pluie ne commençait qu'ensuite, dont les gouttes s'écrasaient sur mes paumes offertes.
    Ailleurs, accroché aux pentes de l'Aubisque – du Cucheron, du Granier, de la Croix-de-fer... –, le déluge aveuglait les coureurs du Tour de France. Roger Rivière se brisait le dos au fond d'un ravin. Gaul, ni Koblet, ni Coppi, ni Kubler, déplumés, ne planaient plus impassibles au gré des bourrasques balayant les cols de la Grande Chartreuse. Les dieux, tous les dieux étaient morts. Et les anges. Lesquels gisaient sur la pierraille du mont Ventoux ou entre Aspin et Peyresourde, farcis d'amphétamines. Mes oncles, qui, L'Huma dans la musette, avaient plusieurs saisons durant écumé les compétitions régionales
    – Rigole, c'était pas d'la tarte...
    ne s'en tournaient qu'avec plus d'ardeur vers le soleil levant, n'eût-il subsisté, sous les discours, la discipline
    – Retrousse les manches, camarade !
    qu'un ramassis de troubles espérances.
    Nul n'échappait alors à l'empire des passions ordinaires.
    Les durs crânaient.
    Les plus timorés – les plus tendres – collectionnaient des bonheurs minuscules, cartes postales, poupées de fête foraine, collant dans un cahier qu'ils dissimulaient sous leur lit des visages et des corps de papier glacé. Bardot suggérait aux boutonneux des salles obscures comment le chef opérateur suprême avait créé la femme. La moindre blonde se pavanait en bikini cependant que, pathétique, au bout du rouleau, l'épouse d'un dramaturge new-yorkais noyait à la une des journaux spécialisés détresse et chagrin dans l'alcool, serrant sur sa poitrine le fantôme d'une gamine qui s'était appelée Norma Jean Baker.
    Je flânais par les rues.
    Fredonnais, dans un anglais enrobé de chewing-gum, une chanson d'Elvis :

    Love me tender
    Love me strong
 
    revenant à un français plus directement expressif :
 
    Les bourgeois,
    C'est comm' lesz cochons !
 
    aussitôt que,
    – Boucle-la ! Mais boucle-la donc !
    sur le chemin du cimetière le samedi, du stade ou des campagnes limitrophes le dimanche, je traversais en queue du peloton familial un quartier peuplé de gens
    – Tiens, c'est celle du maire...
    dont les villas se cachaient à l'abri de murs armés de tessons de bouteille.
    Maman ouvrait la marche.
    Papa, costard, chemise blanche, cravate rayée jaune et rouge, évaluait en douce la somme nécessaire à l'achat d'une automobile.
    J'avais des souliers neufs.
    Une veste dont les manches étaient visiblement trop longues. Sur le crâne un béret.
    J'étais un môme de la classe ouvrière.

Lionel Bourg

Publié dans Poésie du monde

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