François Guérette

Publié le par la freniere

Parmi les nouvelles voix qui émergent en poésie québécoise – et elles sont nombreuses! –, une connaît un essor particulier depuis quelques années : celle de François Guerrette. Malgré son tout jeune âge, on peut d’ores et déjà le consacrer comme « auteur qui tient la route » grâce à la place qu’il occupe et celle qu’il occupera, j’en suis sûr, dans notre littérature. Sa poésie, qui demeure accessible sans toutefois sacrifier à la complexité ou à une certaine densité, peut très bien servir de porte d’entrée à la poésie contemporaine pour les lecteurs curieux ne sachant où commencer en poésie, l’auteur lisant tant dans des bars que dans des classes de secondaire.   

 

Né à Rimouski en 1986, le jeune poète a rapidement fait parler de lui après son arrivée à Montréal en publiant Les oiseaux parlent au passé, en 2009,finaliste au prix Émile-Nelligan. Il a depuis lancé, tous aux Poètes de brousse, Panique chez les parlants (2010) et tout récemment Pleurer ne sauvera pas les étoiles (2012). Publiée dans la revue L’Estuaire, la suite poétique du même nom lui a même valu le prix Félix-Antoine-Savard de poésie 2011. Poète occupé, François Guerrette a aussi dirigé le dossier « Incitation à la révolte » du dernier numéro (68) de la revue Exit, peu après avoir obtenu sa maîtrise en création littéraire à l’UQAM. Sans oublier les fameux Cabarets de la Pègre, qu’il anime et organise, où des dizaines de poètes font des lectures publiques.

 

Pas étonnant que Guerrette soit si actif en poésie, lui qui dans son premier recueil écrivait déjà avec « une fin du monde sur le bout de la langue », mais aussi « une urgence révolver à guérir ». Le poète « [s]e fai[t] bouddha au-dessus des saccages », constatant lucidement et calmement l’état d’un monde en décrépitude, et, dans son dernier recueil, comme un oracle bienveillant, s’adresse aux enfants, aux femmes et aux hommes pour leur partager sa sagesse. « C’est pour eux que je travaille. Pour eux que brille la lumière des soleils envoyés en orbite autour de la honte. C’est pour leur donner une mémoire que je compte les cœurs taqués sur les poteaux de la disparition. » Aux enfants, il écrit : « comme des animaux jouant à la guerre / avec la peur de perdre vous jouerez / à la marelle par satellite // il vous faudra du courage // pour rester jeunes longtemps ». Aux femmes : « le temps des inquisitions vient / à peine de commencer il pleut / du verre cassé les nuits rallongent / sous le rouleau compresseur de la beauté / les jeunes écolières sont déjà / d’anciennes lumières ». Aux hommes : « nous apprenons la langue des signes vitaux / le vide se mêle à la couleur de nos peaux / nous n’avons jamais peur nous sommes / la fin d’une espèce menaçante ».

 

La poésie de Guerrette pourrait être décrite comme un mélange inédit de Gérald Godin et de Gilbert Langevin pour son engagement, sa bienveillance et sa tendresse; de Denis Vanier, pour la violence, le choc de certaines images; et de Paul Chamberland, pour son ton souvent prophétique. Paru il y a quelques semaines à peine, Pleurer ne sauvera pas les étoiles s’avère à ce jour le meilleur livre de François Guerrette, son plus maîtrisé, et celui dont je vous recommande le plus chaleureusement la lecture pour aborder son œuvre. Il figure même parmi mes recueils de l’année! Bref, il faut lire, relire et suivre François Guerrette. Parmi les jeunes poètes prometteurs, il fait à mon avis partie de ceux dont nous parlerons encore dans vingt ans.

 

Maxime Nadeau     Le Libraire

 

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donnez-moi du temps

et de l’eau pour que j’apprenne

la langue des noyés

 

je ne parle plus je suis

rongé comme un coquillage

les mains sur les oreilles j’entends

la mer dans mes poings

 

j’écoute

 

ma race d’humiliés veille sur moi

 

*

 

à ma mère et à mes sœurs devenues

des milliards d’oiseaux sans ailes

j’écris de longues lettres d’excuses

 

les dents serrées je broie de l’ombre

j’appelle à mes lèvres les voyelles

avec lesquelles j’ai appris

à crier

 

mais je ne rêve presque plus

la plupart du temps je me noie

 

marcher sur l’eau est à notre époque

un geste purement féminin

 

François Guerette

Publié dans Les marcheurs de rêve

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