Geste par geste

Publié le par la freniere

La bouche a d’autres faims que celles des fruits mûrs. Le présent ne sait plus où donner de la tête. Il confond l’espérance avec le portefeuille et le bonheur avec le superflu. Pour une phrase portant les mots comme un âne d’autres galopent sans voir le ravin. À plus de soixante ans, je cherche encore ma route. Je m’éveille avec des rêves collés à la lisière des cils, des phrases au bout de doigts impossibles à écrire. Ma voix quête ses mots. Mes yeux sucent leur pouce. Mâchonnant mon crayon, j’essaie d’imaginer ce qu’ont vu les racines avant d’être des planches, l’usure des montagnes rabotées par le vent, la mer de Champlain asséchée par le temps. Quand j’avance d’un pied c’est déjà autre part. On n’est jamais vraiment celui que l’on croit être. On n’est jamais vraiment où se posent nos pas. Me voici dans le temps parmi les floraisons avec des phrases que j’espère vivantes. J’entends le sang, la peau, le craquement des os remuant l’invisible.

 

Une lumière verte éclaire les bosquets. Après tant de soleil, sous la pluie soudaine, les feuilles ruissellent de bonheur. Certains oiseaux pépient en québécois. À force de dire c’est au boutte, ils finissent par s’y rendre. J’ai parfois l’impression de perdre la raison. J’ai du mou dans les jambes mais je redresse la tête. Mes neurones à l’envers, ça bout sous ma crinière comme un café trop fort. Il fait si noir tout soudain. J’avance dans le cul de l’enfer sans un seul ange à mon chevet. Je saute sur les mots avant qu’ils ne s’échappent. Chaque phrase est un verseux de bleuets où je plonge la main. Les arbres mangent du vent en claquant des feuilles. La pluie sonde la terre jusqu’aux reins. L’eau se libère des rochers et cascade en riant. La fleur de l’air est devenue liquide. Le ciel fait sa soupe dans les nuages en bol. Des éclairs de temps épicent la durée. Les corneilles se remettent à japper comme de petits chiens fous. La terre s’engraisse par le ventre. Ça remue en dedans, des semences à l’humus. Le cœur des marmottes s’agite sous leur peau.  Une poignée de fleurs s’accrochent à l’air du temps.

 

Qu’on coupe des arbres pour en faire du bois de charpente peut se comprendre, mais qu’on rase des forêts entières pour fabriquer des Big Mac, c’est un tout autre manche de hache. Il fait toujours plaisir à voir les gens manger des fraises. Ils ont l’air tout frais. Le jus rouge des mots porte le goût du monde. Les mots jaillissent dans la bouche, derrière les oreilles, sur le cou, dans la paume des mains. Ils jappent des voyelles. Ils font coucou. Ils se cachent. Même les vieux mots jeunessent.  Ils courent à toute vitesse, la bouche pleine de salive. Certains s’engueulent et font la moue. Le mot couteau leur coupe la parole. Ils sont si nombreux que j’en arrive à croire n’importe quoi, une vache qui pond, un fusil qui embrasse, un soldat qui déserte, un Dieu qui serait bon, même un marchand honnête. Je ne sais plus où donner du crayon. C’est fou tout ce qu’on peut imaginer à partir d’un mot. Je ne sais plus où mettre les virgules. Quand les phrases cahotent, je m’accroche comme un essieu aux points de suspension. Entre deux nuages, deux brouettées de pluie, un clin d’œil de lune, le paysage passe du gris au bleu. Je marche avec les orteils en boule, mêlant mes pieds aux larmes de la terre. À chaque nouveau pas, c’est une nouvelle scène. Je me retrouve dans le contraire des choses. À la recherche de ce que nous fuyons, nous rencontrons ce qui nous fuit.

 

Il n’y a plus qu’un zéro pur dans le calcul des rêves. L’homme en ruines reste debout à se refaire la peau geste par geste. La grosse chienne de vie se cogne aux meubles sans rien voir. Le soleil a beau faire son fin, les banquiers font de l’ombre. Mes dents tombées dans la soupe d’alphabet sont devenues des mots. Elles reviennent mordre la routine. J’ai toujours mal gagné ma vie. J’ai trop de cœur à l’ouvrage pour en faire un salaire et le mettre à la banque. J’écris avec des mots taillés dans la chair de l’homme, le mauve de l’hiver dans les yeux des enfants, le langage de l’eau, de l’air, des cailloux, le museau des arbres reniflant l’horizon. Je n’ai gardé de mes meubles anciens qu’une petite chaise de paille me rappelant Vincent, une planche de salut, un miroir sans tain reflétant l’absolu. Il n’y a pas de bête plus cruelle que l’homme. Il y a tant d’amour qui n’a jamais servi, pourquoi chercher ailleurs le remède à la mort ?

Publié dans Prose

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