Héritage de la stupeur

Publié le par la freniere

Il faut quelqu'un pour mourir. Et quelqu'un pour regarder mourir. Une fleur, un vase. Un baiser, une bouche. Un regard pour celui qui part, un regard pour celui qui veille. Ce don des larmes retenues, ce mouvement secret des sources au centre des pupilles, inachevé jusqu'à la mort et longtemps après, tissé du premier au dernier souffle entre la mère et l'enfant, laisse fléchir le monde doucement dans sa sagesse. Il s'agenouille devant le dieu de celui qui part. De celui qui s'éloigne sans se retourner. Sans revenir sur ses pas. Même si le dieu est absent dans la vie de celui qui part, l'effacement de la conscience reste une énigme dans le verre d'eau fragile de l'instant. Celui qui guette boit ce verre d'eau enfin. Celui qui part aussi. Ils boivent ensemble l'invisible fraîcheur. Mais dans leur bouche, l'un trouve la salive amère. Le pas à pas de l'absence jusqu'au dernier soupir. L'autre, la stupeur d'une présence ravivée.

 

Puis, celui qui meurt regarde celui qui guette comme un enfant. Avec les même yeux éblouis et blessés d'aurore. Le même cri muet. le même tremblement de faim sur les lèvres. Et le guetteur berce sa demande dans le silence craintif de ses yeux. Sous les cils d'une mère accueillant la vastitude retrouvée.  Tous deux remontent au premier lit. Au premier lien. Pour le défaire. Détisser toutes les brides enlacées qui nous apprennent à aimer. 

 

Celui qui meurt offre le feu de la stupeur à celui qui reste, l'énigme de sa vie ouverte pour l'éternité. Un feu que rien n'éteint jamais. Même quand on tremble de l'oublier. L'agitation qui les force l'un et l'autre au quotidien à ne pas penser à la mort fleurit en silence dans la position assise du guetteur, penché à tomber sur le lit du mourant. Et parfois il tombe, il meurt quelques secondes avec celui qui part. Jusqu'au moment de la séparation, où l'un se relève et l'autre se couche. mais elle fleurit aussi l'agitation dans l'allongement du corps de celui qui se donne à la grande et longue coulée, telle une brindille à la surface d'un étang dont la profondeur toujours recule.

 

Dans la chambre, les fenêtres se font plus douces, plus silencieuses. La lumière perle au front des deux initiés.

 

Dominique Sampiero

Publié dans Poésie du monde

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