Heureux le voyageur

Publié le par la freniere

Tu circules dans ces ténébreux après-midi où la mort

montait dans un taxi pour s’asseoir près d’un ami

ou tendait un rasoir à un autre, ou murmurait «pardon»

en toussotant dans un restaurant aux nappes à carreaux –

je pense à un exil plus lointain qu’aucun pays.

Et, dans ce cœur de ténèbres, je ne peux pas croire

qu’on bavarde par-dessus les pâlis près des clôtures

branlantes des bananeraies, ou qu’il y ait des mers chaudes.

 

Que je suis loin de ces ports de mer cacophoniques

construits autour de l’unique exclamation d’une statue

de Victoria Regina ! Là les vautours piètent sur le toit

du marché en tôle rouge, au patois aussi fragile

que l’ardoise, pierre grise mouchetée de quartz.

Je préfère la fraîcheur saline de cette ignorance,

à voir la langue encroûter et noircir les marmites

de la culture ici concoctée – venant d’une qui est crue;

et dans les librairies je reste paralysé ces temps-ci

 

devant tous ces rayonnages aux branches raides

où les rossignols du vers libre trillent : «Lisez-moi! Lisez-moi!»

en divers mètres d’une douleur asthmatique;

ou bien je frissonne devant les Béhémoths beuglants –

la neige tombant toujours en mots blancs sur la Huitième rue –

ces esprits costauds qui fonçaient dans les contradictions

comme un sanglier dans les taillis, ou un vieux tarpon

hérissé de crochets cassés, ou un cerf fourbu

traqué au soir vers un à-pic par les critiques épagneuls,

 

l’exclamation de ses bois tel un porte-chapeaux

où ils accrochent leurs thèses. Je suis las des mots,

et la littérature est un vieux divan bourré de puces,

las de la culture dont on bourre les peaux de l’empailleur.

Pour moi l’Europe est un chéneau de feuilles mortes

obstrué comme de pensées la gorge d’une vieille.

Mais c’était la patrie pour un consul en blanc immaculé

en poste dans les provinces d’Afrique, qui écrivait chez lui

des lettres pareilles à celle-ci et craignait la malaria

autant que moi la neige noire, qui voyait les lances de la pluie

 

marcher telle une légion romaine sur les marécages.

Alors une fois de plus, quand la vie s’est muée en exil

et que rien ne console, livres, travail, musique ni femme,

que je suis fatigué de fouler l’herbe jaunie

dont j’ignore le nom, dans une ruelle de pierre,

et dois retourner à la route, à son trafic hivernal,

aux autres assurés de leur direction dans la nuit,

je m’étends sur un lit froid, sous une couverture,

sentant dans mes os l’éclat sourd de la grippe.

 

 

Derek Walcott

traduit par Claire Malroux

 

Publié dans Poésie du monde

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