Homme d'érable

Publié le par la freniere

Homme d’érable et d’aubépine, de la chair de poule au frisson boréal, j’ai voyagé dans le pays des wendigos, dans les portages et les rapides, entre la chasse-galerie et le skaï des minounes, les poudreries et les battures, l’appel du grand large et les neiges nomades, de la mémoire à l’amnésie. J’ai les bras débordant de rivières, une langue à sucre et à cambouis, une parlure pas trop propre. Je ne parle pas comme Sollers mais comme un débardeur. J’écris avec mes doigts sur le ventre des pierres. On reconnaît ma voix à l’accent de ma peau, à la couleur de mes pas. Les dents usées sous le sourire, je mords dans le pergélisol et le schiste endormi. Saint-Laurent, Saint-Laurent, je remonte le fleuve et son langage d’eau dans le tangage des pitounes, ousmiak frayant sa route dans les sauts blancs des bélugas, vieux sachem dansant autour du bivouac. Des premières brumes du continent jusqu’aux baisers neigeux, du Mérimack jusqu’au Yukon, de la Bretagne jusqu’à Lowell, nous sommes mêlés au sang de tous, hurons, iroquois, irlandais, des lakotas aux nez percés, des italiens aux polonais. Notre langue se cherche de la ditche au fossé, de la swamp à la dèche. Je suis venu d’avant sans retrouver l’ensuite. J’aime l’orage et son parfum d’ozone, les noeuds qui tiennent l’arbre debout, les têtes de caboche qui affrontent la mort avec des mots d’amour, les rêves de la nuit qui se prolongent en  phrases. Je suis venu d’après sans retrouver l’avant. Nous sommes sans vraiment savoir qui nous sommes. Il est difficile d’avancer dans l’à peu près du monde. On ne revient jamais par la route qu’on suit. Elle s’éparpille dans les pas. J’ai l’âme écartelée du pôle nord au pôle sud. Je remonte dans un kayak de mots sur le lac calé des voix amérindiennes, oumigmak perdu dans la froidure des hummocks, du cercle des tipis à celui des igloos, de l’architecture des moraines à celle des toundras. Des flèches d’amour dans mon carquois, cherchant l’aïeule du crétacé, je rafistole de babiche le kométique du cœur. Je remonte le fleuve, ses mesures de gigues, ses danses de la pluie, entre la glace et la débâcle.

Publié dans Poésie

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