Il fait noir

Publié le par la freniere

Il n’y a pas d’oiseaux dans le vocabulaire des banquiers. Il n’y a pas d’amour entre les lignes d’un bilan. La liberté doit se cacher, de même que le sourire qui ne soit pas de bois, les idées qui ne soient pas en ligne, les sentiments qui ne soient pas en bourse. Nous respirons sous les déchets, les nappes de pétrole, les cellules cancéreuses. Nous respirons à peine dans la poussière des usines et les gaz d’échappement. Nous survivons à peine sous le poids des monnaies. Les étincelles du silex sont devenues des bombes. Nous battons la campagne à coups de bulldozers, brisant les arbres et les racines, cassant les nids avec leurs œufs. Il fait noir. Il fait froid. Il fait dieu. Il fait profit. Il fait dur. Il fait mal partout. Les hommes font la guerre et trouvent ça normal. Pourtant, les branches devant nous se nourrissent de ciel. Je voudrais que chaque homme soit bon, que chaque geste soit doux, que chaque pas devance l’infini de la route et que chaque détour soit le plus beau voyage. Fatigué de survivre sans pays sans mémoire, je m’accroche au crayon comme on s’accroche au rêve ou à l’homme debout, comme on garde son âme hors de portée du fric. À la défense du droit de rêver, je préfère avoir du cœur au ventre, l’âme à la tendresse, un poème à la bouche que des idées reçues, me faire du sang d’encre au lieu du sang de canard, rester seul entre les pages d’un livre que faire la file ou la queue de veau devant les abattoirs. Le moindre chant d’oiseau déplace les montagnes. Il faut d’abord se lever au fond de soi avant de s’aimer dans la lumière. Pour un enracinement à saveur d’immensité, on doit d’abord reconnaître ses racines.

        

L’acidité des pluies n’a pas tué tous les érables, ni l’argent sale tous les enfants. Des tonnes d’amour se perdent à ne pas trouver d’âme. Arrivera-t-on à mesurer toute la joie qui se perd, le bonheur qu’on étouffe, la lumière qu’on éteint dans les yeux des enfants ? Des mots abénakis aux cris blancs des bernaches, je m’éclaircis la voix. Les phrases forment un grand corps dont j’ajuste les muscles. On ne meurt pas d’amour, pas plus que de lumière. On meurt de ne pas vivre à la hauteur voulue. Je reviens de la mort. Je cherche l’embellie au détour d’une phrase. La matière grise devient fleur dans une métaphore, un bouquet de pensées au cou fragile de plante. Les jambages des lettres simulent des épaules, des bras, des reins. Les idées ont des mains. Les mots dansent sur le plancher des phrases. Le lexique des abîmes[1] se transforme en jardin. Une plume vole sur le papier comme un oiseau qui serait peintre. J’ai mis des années à apprendre les mots pour agrandir la route, à être libre dans mes pas. Je fais de mon cahier une maison de Gaudi, un escalier de bois, un pont tout en lianes.

        

Une lueur monte de la base même de l’ombre. À chaque nouveau pas s’ouvre une immensité. Même le plus étroit de la vie est comme ce détroit qui mène vers le large. Dans le canot des mots, j’y navigue sur un fleuve de papier. L’espace dépend du temps qu’il fait. Les oiseaux vont plus loin qui voyagent en pauvres. Les autruches qui voyagent avec leur sac de sable ne savent pas voler. Devant un arbre où s’accouplent des merles, je remercie la branche de soutenir le nid, la sève de grimper jusqu’au toit de verdure. La vraie vie se mesure en lueurs, en paroles, en éclairs. Au gré du temps, un simple clou, une planche, une fenêtre s’avancent vers la maison complète. C’est par les yeux qu’on entend le silence, par les oreilles qu’on dessine le son. La langue est à la fois l’outil et la matière. Il faut savoir se nourrir sans appauvrir les autres, donner sans recevoir. Le salaire sera toujours en porte-à-faux sur la bonté du monde.

 

Toute mémoire est une vieille armoire. Elle présente à la fois la courbure de la femme et la carrure de l’homme, les muscles des enfants et le regard des vieux, l’odeur du bois et la saveur du temps. Quand la pluie cesse, il continue de pleuvoir sous la terre. Le feu de l’enfance ne doit jamais s’éteindre. On ne devient pas bon du jour au lendemain. Se promener, regarder, nourrir son amour affinent le regard. La faim des mots m’éveille au milieu de la nuit. Je dois poser la langue sur l’écorce du sens, mâchouiller des vocables. À peine ais-je ouvert un cahier que déjà monte en moi une odeur d’encre douce. L’essence des mots simples n’est pas dans les idées. Elle est dans la tendresse, l’amour des pommes pour le pommier, le rire des ruisseaux. Elle est dans les racines et fleurit dans l’espace quand le mot devient phrase.

 

Tant de merveilles nous entourent. J’entre dans la forêt comme dans une bibliothèque. Chaque arbre est un livre. Le signet d’un oiseau en souligne les phrases. Lorsqu’on tourne la page, les feuilles tombent en s’envolant. À regarder le ciel, des ailes nous poussent peu à peu. Peu importe qu’on reste sur le sol, la lumière rattrape tous les yeux qui l’appellent. Pour élever la parole, il faut rendre gloire au plus bas, souligner le petit, un brin d’herbe qui dépasse, un bout de plante s’accrochant à la vie, une trace d’oiseau dans l’immense du ciel, le trait rouge d’un carouge, un rémige d’orfraie, la petite voix d’un gnome dans un silence démesuré. C’est avec ma plume que j’écris le mot nid, au plomb que je souligne le réel, sous la bille d’un Bic que je roule des yeux. Quand je touche le papier, il se met à parler.



[1] Gilbert Langevin

Publié dans Prose

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