Il n'y a pas de point final

Publié le par la freniere

Nous fabriquons des bombes pour désapprendre à vivre. Nous fabriquons des tombes sans apprendre à mourir. On prépare aux enfants un avenir en kit. J’espère qu’ils perdront le mode d’emploi dans la broussaille des révoltes. Le silence est un langage paternel, le toucher une langue maternelle. La route est courte du bien au mal, de la source à la soif. Même les mécréants s’abouchent à la mystique. Les athées se cherchent un dieu dans l’absence de foi comme je cherche ma voix dans le courant insatiable des mots. Grattant les ombres dans les failles de la lumière, il m’arrive de toucher l’absolu. Délaissant la cage obscure des murs, je me laisse porter par la déferlante de l’imaginaire et le ressac des images. Mes doigts supputent les racines, le fourre-tout végétal. Entre les pages d’un carnet, je suis comme un enfant qui regarde le monde par le trou de la serrure. Je suis de plus en plus sensible aux odeurs, aux variations de la lumière, aux formes mélodiques du silence. Les collines s’emmitouflent sous la couverte de l’horizon. Les arbres sont gloutons de soleil et de pluie. Les saisons passent comme la sève. Quelque chose meurt pour que naisse autre chose. Il n’y a pas de point final. Chaque phrase est en continuité avec la précédente. Les mains sont les premières à lire la matière. Les mots arrivent bien plus tard. J’ai d’abord appris la neige par les yeux puis par le bout des doigts. J’en garde encore le goût en bouche. Les saveurs suent entre les mots malgré l’odeur de l’encre.

 

Dans un monde plus grand que les yeux, les souvenirs restent petits. On peut les mettre dans sa poche, en faire des phrases minuscules, en étirer les images jusqu’à la carte du réel. Il y a plein d’hier pliés en deux, d’étés en majuscules, d’hivers en confettis. Un vieux peine à me saluer. Sa main ne répond plus. Il est comme la pierre qui s’effrite quand il bouge, un arbre que ses craquements semblent tenir debout. Il suffirait de si peu pour qu’il tombe et nourrisse la terre. Une colonie d’insectes attend déjà sa chute. Quand les oiseaux grelottent sur le toit, je frissonne avec eux. Le peu de soi qui fait le monde, il faut faire avec. Il est rare qu’on rencontre le bon moment au bon endroit. On avance en zigzag. Je mets ce que je trouve dans le trou de moi-même. Les os cherchent la peau sur le grand corps du monde. J’écris en espérant ce que j’écris, pour que le ciel trouve une place à ma table, que le mot pain se mange, que des ruisseaux inondent mon cahier, que les oiseaux arrachent les fils barbelés, qu’une simple virgule soulève des montagnes, qu’un quignon de bonheur épaississe la soupe, qu’une bolée de lumière remplisse mes lunettes, que chacun chacune poursuive son coup de foudre, son coup de cœur, son coup de main.

Publié dans Prose

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