Il n'y a pas de route

Publié le par la freniere

La glace a calée hier. Le lac est revenu, avec ses têtes de canards dressés comme des épis de blé d’inde. Son eau brunâtre n’augure rien de bon. Plus haut, les pieds géants des éoliennes ont écrasé les sources et brisé la forêt. Les grues avides ont rongé les érables et défoncé les routes. Le son pourrit dans le bruit des moteurs. Faut-il être imbécile pour tondre les montagnes, amputer les rivières, décocrisser les derniers champs de blé ! Faut-il être à l’argent pour détruire le monde !  Faut-il être petit par l’esprit, cruel aux animaux, insensible à la terre ! Même le ciel a perdu sa clarté. Le chagrin fume dans les villes sans qu’on trouve le feu. Je lis chaque mot avec des yeux de soif. Je remplis mon cahier avec les mains de l’herbe. Les plantes poussent. La terre se livre comme une femme. Décontenancé par l’avenir,  je m’en remets à la tendresse des loups, à la chaleur du pain, à l’encre des poèmes, au dialogue de l’eau avec la pierre, au tambour des chamans. J’invite à ma table des animaux imaginaires, des oiseaux qui s’accordent aux trilles de Mozart. Des doigts d’enfant reconstruisent le monde. Là où je vais, il n’y a pas de route, mais le tracé des pas, des gestes en filigrane agités par le vent.

        

Les questions arrivent trop vite pour la lenteur de l’homme. Les bouteilles à la mer ont perdu leur message. Il fait froid tout à coup. J’enroule ma peau autour des os, ma chair autour de l’âme, mes mots dans un cahier. J’ai plein de bouts de papier autour du lit, des acouphènes musicaux dans le creux des oreilles. Je voudrais m’endormir dans un berceau de mains, me réveiller dans les pas d’un géant. Je ramasse tout ce qui traîne, les bouts de papier, les pas, les empreintes, les traces de doigt sur la poussière. J’en fais des mots ou je bouche des trous. J’aime ce qui ne sert à rien. En cas de pépin, j’ai toujours une pomme à portée de la main, un mot pour un autre, un sourire aux oiseaux. La moindre fleur qui s’ouvre, je l’accueille en héros. Il m’arrive d’oublier ma tête. La vie dépasse la pensée. Je découvre mes mains. Je fais parler mes jambes. Ma peau dialogue avec l’air. Entre la terre et moi, c’est comme une poignée de main, un salut de marin, un contrat d’espérance. Lorsque la beauté passe, je lève mon chapeau. Je m’abandonne au vent, au soleil, à la pluie. Je syntonise l’insecte, les étoiles et l’averse du seigle. J’ébruite sur un cahier le secret des abeilles. J’aime les tortues, les épinettes tordues, les racines crochues, les fleurs de pommier, les grandes cuisses du jour, le décolleté du soir, les cymbales d’oiseaux dans l’orchestre des feuilles. La sève gonfle sous l’écorce des arbres. Les paroles d’enfant sont des pensées géantes.

 

J’ai vécu sous bien des toits, de hangars, de granges, de vieilles cabanes de bois tenant à peine debout. J’ai dormi sous les ponts, dans des abris de planches et même dans la rue. J’ai toujours eu le toit des mots, des murs en métaphores, des fenêtres en images. La pauvreté stimule la richesse intérieure. Je bêche la terre d’un coup de crayon. J’écoute les bêtes donneurs de leçons, les arbres philosophes, les enfants rêveurs  perchés sur une branche. J’apprends la vie par le noyau, la noisette et l’atome. Je détecte à l’oreille la virgule d’un clou crochi par les années, son cri de fer rouillé, ses gémissements mêlés aux craquements du bois. Je suis un marcheur n’ayant jamais trouvé sa route qu’au milieu de ses mots, un rêveur d’eau de pluie au milieu du désert, un souffleur de gazou parmi les violons, un amateur de pommes dans un verger de pierres, un boulanger sans pain aux poches pleines de miettes, un plumet d’herbes folles affrontant le néant. Je me perds et me trouve dans la gorge d’un merle, un pot de confiture, un pied taché de boue, la pipe de grand-père, la marche d’un saurien, l’odeur d’un vieux livre, les chats buveurs de paresse, le bas d’un pantalon, une phrase bancale.

 

Je suis un drôle d’oiseau aux ailes de papier délavées par la pluie, un oiseau-mouche dans une volée d’outardes, une mouche à feu au milieu des néons. Je suis un voyageur ne revenant jamais sauf pour poser des mots qui l’emmènent plus loin, affrontant les orages pour le plaisir de l’eau, prolongeant les abîmes au bout de chaque pas, aiguisant les épines sur le chemin des mûres. Préférant la courbe aux lignes droites, je suis l’infime erreur dans le niveau du maçon, la truelle trouée où le béton respire. De quelque côté qu’on vienne, les montagnes ne présentent que leur dos. Ce sont les plaines qu’on voit de face. Quant aux fleuves, ils étirent leurs bras, ouvrant leurs mains dans l’estuaire. Je ne crains pas la vie. Je lui ouvre les bras. Je ne crains pas la mort. Je la prends par la main. Je ne crains pas la faim. La terre entière sert à sa table. Il suffit que chacun apporte son écot, le même pour chacun. Je ne crains pas la soif. Je réveille les sources avec un bout de bois. J’escalade les murs à la pointe d’un stylo. J’ai quitté la grand-route pour retrouver l’enfance, le vieux vélo du temps, la clef des champs tapie sous un tapis de ronces. Ma marche quotidienne bifurque au cimetière. Je m’y arrête pour écrire. Je me cherche au-delà de mon corps dans le cosmos de l’âme.

Publié dans Prose

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