Il suffit d'une syllabe

Publié le par la freniere

Un compte rendu n’est que la reddition des vocables. Je veux sentir le goût des fraises dans les mots, les épines transpercer le papier et la salive mouiller la page. Le temps après la mort est déjà là à la naissance des saisons. Le ciel fait briller ses milles grains de beauté. Il suffit d’une pierre, d’un grain de sable, d’un brin d’herbe pour faire des métaphores, d’un nuage pour faire des images. Il suffit d’une syllabe pour partir en voyage, d’un mot pour aller loin, d’une phrase pour vivre. Même si les mots n’ont pas la beauté d’une rose, ils peuvent embaumer. L’écriture transcende la matière des mots. La main qui a écrit la lettre ou le poème vit toujours dans les yeux du lecteur.

        

Faire rencontrer tel mot avec tel autre mot provoque rarement le choc espéré, mais ce n’importe quoi ouvre toutes les portes. Nous sortons de la réalité pour entrer dans l’énigme. Mille milliards d’années-lumière ne mesurent pas le désarroi ni l’empan des caresses. J’arpente la route avec des mots. Je voyage en rêveur. Penché sur du papier, j’écris du bout de la main, l’index recourbé. Les mots sont dans le geste, les gestes dans le mot. Il n’y a pas d’écriture posthume. Le mot jour accolé à la nuit ne donne pas du gris mais une autre lumière. Le lac montre sa peau sous la dentelle de brume. Un soleil ajouré le caresse à peine. L’érable au bord de l’eau a pris de l’embonpoint, tout comme moi d’ailleurs. Trop de paroles obèses, de mots mal digérés, de poèmes à la crème. Trop de gros mots qu’on dit pour affronter la mort. Le temps change d’habit. Les jupes raccourcissent. Les fleurs clignent de l’œil. Des nuages légers se font la courte échelle.

        

Des pays de Borgès aux saisons pessoannes, on est tous exilés dans la langue des autres.  Je regarde les choses sans en vouloir une seule. Des pigeons sur la rive picorent le gravier. J’en ferai quelques pages sur mon petit cahier, quelques paroles en l’air, quelques pas d’encre noire. À vouloir monter trop haut, je me retrouve en bas de page, en pieds de bas sur une ligne. J’ai fui la ville où j’étais mort. Je ne réponds plus à ceux qui sonnent. La porte s’ouvre à ceux qui savent. J’ai troqué le théâtre pour le bal des oiseaux, le concert des cigales, le ballet des abeilles. Lorsque la brume se lève, l’eau du lac m’apporte les nouvelles. J’habite mon corps comme un étranger endormi sous ma peau. Nous nous partageons les jours et les images. Nous échangeons nos rires sur la crête des neurones. J’habite aussi le monde comme un cœur dans l’emballage d’un autre. J’ai rentré mes mains et mes pieds dans une phrase et j’ai fermé le livre. Je les trouve au matin tachés d’encre et d’ombre, éclairés du dedans. Lorsque je sors, le vent appuie ses pattes sur mes épaules en remuant la queue, en agitant les ombres et les grelots du monde, tordant le bras de mes pensées.

        

Des couteaux, des larmes, des fusils m’attendent dehors. J’endosse la carapace de ma voix, la chemise des mots. Un chœur d’hommes d’affaires ne cesse de crier : Arrête d’écrire des poèmes. Arrête. Tu ne fais qu’essuyer la poussière ! Dans la réalité pleine de voitures, de néons, de klaxons, d’ecchymoses, je cherche l’herbe verte au milieu du bitume, les fourmis sur la page, le chant des ouaouarons entre les grésillements du téléphone, un cœur qui bat dans l’ombre de personne, de nulle part, de jamais, un fragile équilibre parmi les carnets de chèques, les dettes, les débits, les quittances, un semblant de bonté dans les yeux des marchands, les mots d’amour entre les plaisanteries du temps. La preuve matérielle de l’âme existe dans les gestes, les regards des enfants, les mains des bénévoles, les pains du boulanger.

        

Les arbres semblent tristes. Leurs racines s’enfoncent dans la terre des larmes. Les canards sauvages qui traversent le ciel échapperont-ils longtemps au canon des fusils ? Le plancton, l’humus, l’atmosphère survivront-ils encore à la fièvre de l’or et les magouilles des hommes ? Les mots d’amour effaceront-ils le charabia marchand ? Le tableau noir est vide lorsque le blanc recouvre tout. Je dois chercher mes mots dans la poussière de craie. Voici notre âme, nos blessures, notre voix, notre vie, nos pas pour que les hommes soient meilleurs. Il ne s’agit plus de morale quand on parle d’aimer mais de sauver ce qui reste. Il faut tout réapprendre, à boire et à manger, à courir sans roues, à marcher sans pétrole, à vivre sans argent. Il faut savoir glisser dans l’âge de la terre. Ni Dieu ni Diable. Le temps n’est pas encore venu de me mettre à genoux. Enterré jusqu’au cou, je garderai les mains en forme de caresses.

Publié dans Prose

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