Ils ont dit

Publié le par la freniere

Il y a, semble-t-il, en France et sans doute ailleurs, des écoles, des chapelles poétiques, avec leurs petits drapeaux sur lesquels flottent les noms des chefs de file; il y aurait donc les candides et leur contraire qui seraient des guerriers; on recouvre tout ça avec des adjectifs divers, il y a les avant et les arrière-gardes qui se nient et se renient, souvent avec un égal sectarisme et puis, il y a tous les autres, dont je suis, inclassables, sur les routes, invisibles, dont la candeur ou l'innocence, comme vous le voudrez, est de ne jouer aucun rôle, sinon, celui, je crois, d'irriguer profondément ce pays par des poèmes, des peintures, des musiques que l'on ne voit presque pas, que l'on n'entend quasiment jamais. Le paysage poétique ne se résume pas à quelques bornes fichées ici ou là. Fort heureusement.
Quant à la candeur de mes livres, empreints plutôt d'un désespoir sans nom, elle voudrait, en effet, être semblable à celle d'un va-nu-pieds de dix ans, croisé un jour dans les ruines d'une ville morte, au nord de la Syrie, il était d'une telle lucidité dans sa minuscule ferme du Ve siècle. Il respirait une telle santé. Chacun de ses gestes témoignait d'une célébration de la vie précaire qu'il menait à chaque instant. Oui, je voudrais être aussi innocent que ce bon Kamo no Chômei qui, dans ses Notes de ma cabane de moine, ne tarit pas d'éloge sur la sieste. Sans doute, lui aussi, était-il candide! Je voudrais un jour, tout près du silence, être aussi sage que lui, c'est-à-dire aussi fou. Brûler sans me briser, voilà la grande leçon que me donne le monde, bien au-delà de nos frontières frileuses. Il y a aussi une autre leçon magistrale : celle de la mort. Elle ne tolère pas le mensonge. Elle exige de nous d'avancer les yeux grands ouverts, vous savez, comme ces fous qui parfois traversent nos villages...

 

Joël Vernet

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