J'ai tout donné

Publié le par la freniere

Ai-je jadis dressé des serpents? Je ne sais.

 

Je sens qu’en moi pourtant sommeille un magicien.
Il y a quelque part des paroles obscures
Qui chantaient dans la nuit comme une lampe allumée
…Des paroles à moi qui chantaient! Où sont-elles?

 

Je me penche sur moi, je tâte mes viscères:
… mais où logeait donc la chanson?
De quoi est-elle faite cette épaisseur du texte?

 

Mes mains ne sont pas dures et calleuses, mais mon cœur
qui parle avec accent beaucoup de langues blanches,
ses empreintes gardées par toutes les polices,
expulsé de partout où il y a une joie,
sollicité partout où il y a malheur.
J’en ai donné partout, la neige tombe
Je l’ai donné aux hommes, je ne regrette rien,
mais à présent j’ai soif moi-même,
il me faut un morceau de chanson, de pain.

 

Oui, comme vous je suis un juif, et vous, vous êtes
un nègre comme moi – étrangers ça s’entend
rivés à des outils qui ne sont pas à nous,
privés de travail et de songe –
des hommes dévorés par leur propre chanson…

 

Et maintenant que le foie et le rein ont vieilli
je me tourne vers vous – la neige tombe -
il y a tant de riches qui mangent à leur table
- qui me priera de m’y asseoir?

J’ai tout donné. Je fus entier dans le poème.
Mangez, buvez: Voici mon corps, voici mon âme.
Maintenant je veux aller vers les hommes vivants,
dans la vaste forêt des hommes,
je sens qu’une puissance nouvelle y est éparse,
les hommes sont plein de résine;
d’autres hommes sont là, aux racines lasses …

Est-ce à moi de chanter encore? Toujours moi?
Ne sont-ils donc nés que pour prendre?
Ne suis-je né que pour donner?
Allons! La neige tombe! Je tâte mes viscères:
Ici le rein, ici le cœur, ici le foie.
Ecoutez donc le chant amer de l’étranger!

 

Benjamin Fondane

Publié dans Poésie du monde

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