J'habite mes chaussures

Publié le par la freniere

J’avance comme un clou dans le bois dur des hommes. À droite, sur le mur, le visage de l’ombre que les rides ont sculptée. À gauche, la lampe qui fusille les dernières phalènes. Je n’ai plus de maison. J’habite mes chaussures. Je transporte des mots dans un maigre bagage. J’habite mon carnet. Je couche entre deux phrases et soupe d’un peu d’encre. La lumière vacille, mais n’abdique jamais. Je reviens à la source. Mon sang d’encre se mêle aux ecchymoses du temps. J’habite dans la maison de l’air, la soupente du vent, l’armoire pleine de signes, la douleur des hommes. Il se peut que je sois mort bien avant ma naissance. J’aurai passé ma vie surnuméraire du temps. J’aurai si mal vécu que mes enfants m’ignorent et mes petits-enfants ne savent pas qui je suis. Je n’ai pas encore vu mon dernier petit-fils. Vais-je crever tout seul dans le froid de mes os, ayant perdu ma propre chair. J’ai peur quand le sang ralentit et que mon cœur s’affole, quand mes doigts ne sentent plus la présence des choses, quand ma main les échappe, quand la mémoire n’est plus qu’une page à moitié blanche, quand le paysage disparaît dans les trous noirs de l’œil, quand le plancher m’appelle vers le sapin des planches. De plus en plus, mes mots serrent les dents. J’ai donné mon corps à la science. Je ne veux pas mourir pour engraisser les porcs et les marchands de cercueils, ni finir dans une urne comme un bulletin de vote qu’on achète à crédit. J’habite dans mon ventre chargé de métaphores. La foi en loques et le foie tout autant, quand j’aurai mis les voiles sur un bateau de papier, qui me regrettera ? Une amoureuse au loin que je ne mérite pas.

 

 

Publié dans Prose

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