Je ne veux pas grandir

Publié le par la freniere

Depuis tout petit, je ne veux pas grandir. J’oppose mes petits mots aux géants de métal, la douceur au béton, la tendresse à l’argent. Il m’arrive de dormir la tête sur un cahier, affalé sur une phrase, une virgule me chatouillant le nez. Mes rêves sont des mots. Des arbres poussent dans ma tête. De l’encre coule sur la table, un peu du sang du verbe, de la sueur des phrases. L’écriture est un corps de vivant, c’est presque de la peau, de la chair et des os. Il faut s’en occuper, désherber, semer, réparer les pots cassés des mots. Un hôpital qu’on démolit, c’est un village qui meurt, de même pour les bureaux de poste, les écoles qu’on ferme, les terres qu’on abandonne aux hydres mécaniques des spéculateurs. Pour nourrir leurs bolides, ils en arrivent même à voler l’air que l’on respire, le vent, la pluie et le moindre brin d’herbe qui nargue le bitume. On n’entend plus chanter l’oiseau mais le bruit des klaxons. Les boites à malle sont envahies par la hargne des marchands. Une hirondelle folle cherche une fenêtre ouverte. Une métaphore fait son nid dans une toile d’araignée.

        

Je traverse la nuit sans même ouvrir les yeux. Les mots d’amour éclairent de l’intérieur, illuminant les choses. Je me nourris de tout, le courage des mésanges sous leur froc d’hiver, la tendresse des louves, le bruit pur des sources, la chair des voyelles, l’étincelle minuscule des lucioles, le vert des tilleuls. Sous la risée noire des corneilles, j’enjambe du crayon le pont d’un arc-en-ciel. Je parle aux vieux rochers, aux arbres qui sont seuls, aux tourterelles tristes. Le bonheur est une chose toute simple. J’ai des amis, un peu plus loin. Chez eux, tout ce qui paraît laid devient une œuvre d’art. Ils jardinent avec ce que les autres jettent. Avec deux fois rien, ils se fabriquent du bonheur. Entre deux planches rabougries, leurs fraises géantes laissent au bout des doigts une odeur d’amour. Dans une caravane de fleurs, leurs abeilles en plastique apprennent à butiner. Leurs scarabées de lumière font sourire la pierre. Une fenêtre s’ouvre dans ma tête.

        

Derrière le paysage, un peintre anime le décor, mêlant ses larmes à la couleur. Un entomologiste fou épingle des voyelles dans les herbiers de l’écriture. Le monde cohérent ne tient que par des bouts de ficelles, des trucs de magie, des engrenages dérisoires. Je fréquente plutôt les surprises du temps, les mots servant de rustines aux crevaisons de l’âme et les manches à balai de tuteurs aux tomates. Lorsque j’avance dans le bois, j’ai l’impression de reculer dans le temps. Me rendre jusqu’au bout, je ne marcherais plus mais grimperais aux arbres. Cette impression me libère de la fausseté des conventions. Qu’avons-nous gagné à passer du trou de souris à la porte battante, de la porte tournante à l’œil électronique ? En me levant, tôt le matin, je ne prends pas la peine de me chausser pour ouvrir mon carnet. J’aurais l’impression d’écrire avec un Bic ayant gardé son capuchon. Je préfère ma pauvreté à la fortune bâtie sur le malheur des autres. Je me suis fait autant d’ampoules à tailler des mots qu’à soulever des pierres. Il y a tant d’infini qu’on ne peut s’arrêter à sa petite vie. Un brin d’herbe m’émeut tout autant que la mer. Mon petit cahier noir est un fourre-tout de rêves, de bricoles, d’espoir. Les vieux clous s’y mélangent avec les idées neuves, les épingles à nourrice avec les vieux mots, les poils de philosophe avec les brins de tabac.

 

Il y a des jours où les pieds, en avançant de quelques mètres, mènent plus loin qu’une autoroute. On redevient vivant. Lorsque les jambes se croisent et s’écartent en marchant, c’est mieux que l’ouverture d’un compas. La route qui s’étrécit en terrain vague, loin de se tarir, devient une mer végétale. Dans l’anfractuosité de la pierre, un torrent laisse entre entrevoir les beaux muscles de l’eau. Sa lumière en sueurs éclaire le sous-bois. C’est ici que l’odorat s’éveille, dans le remugle des feuilles mortes, les crottes de lièvres et de ratons laveurs, les poils de chevreuils, la chair grasse des champignons, les aubépines montées en graine. Une ruée d’odeurs pince les narines, tantôt sucrées, tantôt acides. Les ruisseaux restent nus jusqu’aux papilles gustatives. L’eau qu’on y boit ne ment jamais. Au flanc de la colline, dans le repli du coude, je ralentis le pas. M’écorchant les mains au fil rabouté des mots, je grimpe vers la phrase. Je tombe plus souvent que je n’atteins la cible. Deux vieux sapins se donnent la main, semblant parler métier pour un parterre d’oiseaux ou faire la leçon aux fleurs en bouton. Leur apanage donnant haut sur le ciel laisse entrevoir un regain de vigueur. Très loin des commérages du village, ils m’expliquent la vie par leur seul entêtement, celui des branches dans le vent ou des racines sous le gel.

 

Une horreur m’attend au détour de la route. On s’acharne à détruire une maison centenaire pour la remplacer par un carré de béton. La machine détruit ce que la main produit. Dans cette rage de tout défaire pour refaire à neuf, le travail est indigne. Pendant qu’on transforme les céréales en méthane, des peuples meurent de faim. Un seul plein de moins peut nourrir un village. Sur la table de jeu, il y a longtemps qu’on jette les mêmes cartes usées sans faire sauter la banque. La chimère de l’argent n’est qu’un enjeu truqué. Je préfère une goutte d’eau à la petite monnaie. La miette de pain que l’on jette aux oiseaux a plus de goût que le papier monnaie. Mes phrases manquent de liant. Leurs phrases sont bancroches. Le train des mots déraille à chaque tournant, suivant le vol d’un oiseau, le passage d’un chevreuil, la chute d’un ruisseau, une caravane d’insectes sur le bras mort d’un arbre. J’aime les petits bruits. Ces graines de son deviennent symphonie dans l’oreille terrestre. Je pars toujours pour aller nulle part. Une arrivée ne  prouve pas mais dément le départ. Je regarde la route rétrécir mais le monde s’allonger. Il ne faut pas bercer l’espoir comme un enfant mort-né mais lui donner la vie. Il suffit parfois d’une chiquenaude au destin, d’un grain de sable ou de poivre.

 

La rosée perle en bulles de brouillard. Je marche sur un tapis d’aiguilles, là où elles meurent sans drame, sans blessure, sans même un trou dans l’air. Le bois de mon crayon embaume la résine. Je dois hâter le pas avant de succomber à l’hystérie des guêpes, des frappes à bord, des mouches noires. Entre les troncs, les boursoufflures de pierre, les tiges rabougries, il y a énormément à regarder. Les muscles des racines saillent dans l’humus, J’entrevois l’infini dans la glaise et le roc, la barbe rousse du lichen, les champignons collés aux arbres avec leurs têtes siamoises. Si un atome résume l’homme, aucun arbre ne résume la forêt. La pinède s’anime d’un brouhaha d’oiseaux, faisant frémir le tympan des oreilles, le balafon des sens, le tambour du pouls. La forêt n’est pas toujours sérieuse. Elle se moque des hommes qui ne savent pas marcher. Le moindre sentier me dévoie du monde banalisé. Il me fait pénétrer dans un pays de fables. Les fées se promènent à vélo. Des tamias roux se lancent des noisettes. Des pics bois picossent une affiche oubliée. Des fourmis squattent sous la pierre. Malgré son apparent désordre, la vie des marécages est moins confuse qu’on ne pense. Elle est réglée sur les saisons.

 

J’aime à me perdre au premier coude du ruisseau. Le chant des ouaouarons vient compléter ma phrase. Chaque élément du paysage est un instrument à cordes ou à vent. Le regard tend l’oreille dans une symphonie visuelle. À la sortie du bois, une surprise m’attend. Un ruban d’asphalte vient trancher la beauté des grands pins. Ce lieu si retiré du circuit commercial a fini par attirer les charognards du profit. Croyant éclairer le monde, ils font de l’ombre et du malheur. Nuit et jour, on dynamite la colline pour en retirer  la chaux dolomitique. D’immenses camions vident la terre de son âme. Des odeurs de gasoil se mêlent à la poussière, des bruits de concasseurs aux grincements du métal. Je plie le paysage au fond de mes orbites pour le garder intact. Ce qu’on en fait blesse la vue. Je ne veux pourtant qu’un paradis tout simple, de l’encre et du papier, la tête un peu penchée contre le flanc du rêve. Pourquoi courir et se hâter ? Le bout de la route n’existe pas.

Publié dans Prose

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Le brouhaha des ouaouarons (je ne savais pas ce que c'était les ouaouarons, pourtant j'aime bien les cuisses de ouaouarons) .