L'âme de l'homme

Publié le par la freniere

Le soleil se mire dans un miroir de paille. Les portes sont faites pour s’ouvrir, le plein pour ignorer le vide. Affrontant l’infini, l’âme de l’homme s’agrandit. Il suffit d’une image pour échapper au gouffre et relier les rives. Je suis roué de mots qui font comme des coups. Un drame sans costumes se termine à rebours. Un organe poétique s’ajoute à la peau du savoir. Je saigne quand la pointe d’un stylo s’attaque à la douceur du papier. Les choses qu’on ignore nous font signe sans cesse. Ce qu’on oublie ne nous quitte jamais. Le temps essaime entre la neige et le pollen. Perdu entre les langues, les mots blessés par trop d’usage, je m’en remets au son, à la musique, aux gestes. Ce que le vide fait peut-il remplir une vie ? Je m’égare devant la page blanche. Elle est comme ce miroir où l’enfant touche à son reflet. À la mesure de quoi mesure-t-on ses gestes ? J’ai autre chose à faire qu’à raconter des histoires. Il ne sert à rien de se cacher derrière un personnage, de décrire ses gestes, de répéter ses convulsions. Le sens de l’écriture est dans les mots.

        

En appuyant un peu, la main s’enfonce dans l’absence. Je n’ose pas aller plus loin. En reviendrais-je indemne ? Une phrase retient l’âme, l’enveloppe, l’empêche d’éclater. Les choses se vident peu à peu et se perdent en poussière. Les couleurs se délavent. Les formes se défont. La matière se dévore elle-même. L’espace manque d’espace. La pluie ne presse plus ses gouttes. La mémoire se retourne comme un gant que la main a quitté. Je m’insère dans le silence entre les mots. Lorsque la vie nous fait défaut, on s’accroche à des riens. Il arrive même qu’on écrive. On crache des mots comme on recrache des pépins. Il n’y a pas de porte mais on l’ouvre quand même, tout surpris de sortir. La vie est une métaphore. Moins on possède, plus le désir s’agrandit. La vie devient plus vaste. Adhérer à l’obscur, faire la danse avec les ombres, nous mène à la lumière. Certains mots prennent parfois le même sens, mon cœur, mon esprit, mon âme, parfois même ma chair. La nudité du corps appelle la nudité du monde. Les bras tendus sont à l’écoute. Celui qui écrit ne fait que rendre ce qu’on lui donne.

        

Quand on met ses idées au propre, il se peut qu’on efface la vie. Quand je n’y serai plus, on trouvera une pile de livres assise à ma place, les bras sur les accoudoirs de la chaise. Les fleurs qui poussent dans les cendres d’Auschwitz demeurent vénéneuses. Un serpent rampe sur son ombre. L’homme subit la sienne. L’angoisse du commencement se retrouve à la fin. Chaque page d’un livre fait face à l’autre page. Elles se complètent ou s’annulent comme une seconde et l’autre. Ce qui passe, ce qui demeure, ne s’éclairent que de loin. C’est tout de même curieux qu’on vive. C’est bien d’avoir des idées. Elles sortent de la tête et sèment le désordre. Je me méfie de tout. J’écris avec l’audace du rien, l’appétit du semeur, un seul mot à la fois. À force trier le matériel pour demain, il ne me reste plus à la fin qu’un crayon. Je voyage dans un cahier sans ligne, m’endormant dans la marge. J’enlève mes lunettes. Je laisse des poils sur le rebord des mots, un parfum sur la page. Je m’éveille dans l’herbe du matin. Je découpe en rondelles le saucisson du temps mais l’espace gourmand les mange à mesure. Quand je trébuche dans mon ombre, je vide les tiroirs, les armoires, les lieux pour que la lumière y prenne toute la place. L’atelier des images accueille mes pensées. Je dessine une maison en oubliant le toit. Quand il pleut, tous les mots flottent et s’accrochent aux virgules. J’écope l’eau avec une parenthèse posée de travers.

        

Quand l’automne retarde, on passe des menottes à l’été. Quand la montre n’est plus qu’une question de minutes, il faut marcher plus vite. Je préfère m’asseoir et marcher dans ma tête. J’ai une façon curieuse d’écrire, avec une encre déréglée. Les verbes se conjuguent à l’oreille. Les mots sautent d’un siècle l’autre. Les voyelles sursautent. L’orthographe est infirme. Il suffit de ne pas être pour avoir un peu plus. Quelques pensées s’accrochent aux câbles du cerveau. Il est curieux ce texte avec ses bras qui manquent pour en saisir le sens. Lorsque je pars de l’homme, je n’arrive plus à rien. Il me faut des soupirs, des forsythias sans tige, des paraphes d’enfant. C’est en marchant que j’attrape les mots. Ce sont des papillons, des lucioles, des mouches. Ce sont parfois des phrases qui font la file indienne. Je n’ai plus peur du noir. Il y a toujours une femme dans ma tête pour éclairer la route. Elle me relève quand je tombe. C’est pour elle que je pousse un crayon. Il suffit de quelques mots pour reconstruire le monde. On se bricole comme on peut des châteaux de fortune.

Publié dans Prose

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