L'appel des sirènes

Publié le par la freniere

Il arrive un jour dans le voyage de la vie où le temps change de bord. Les jambes ne suivent plus les pas. Les pieds trébuchent dans leur propre foulée. La mémoire des rides démasque le visage. La fatigue des yeux desquame les images. Les os craquent. On doit protéger sa chair avec son âme. Ce n’est plus un cocon mais une coquille vide. Les yeux s’embrument. La peau s’étire sans raison. On ressent de l’empathie pour les ressorts usés, la vaisselle cassée, le tremblement des chaises. Combien on en sait qui ne savent que la peur, celle de mourir sans connaître la vie. Trop de choses les empêchent, le temps perdu pour un salaire, les faux espoirs, l’appel des sirènes pour un trésor de toc, le clinquant des vitrines. Les mots nous obligent à grandir. Il faut se mettre à leur niveau. Certains lieux sont déserts. Il n’y a rien à manger que des pierres, à boire que du sable. Je les ai traversés plus riche d’absolu, beaucoup plus près du ciel que sur une tour à bureaux. Il suffit de rester là, immobile, sous la caresse du vent, laissant ses pores ouvertes au souffle du soleil. Malgré mes cheveux blancs, ce que j’essaie d’apprendre est la même chose qu’un enfant. Le bruit de l’eau est dans ma tête comme le chant des oiseaux. Même si le corps se voute, si les gestes s’alourdissent, si le clignement des yeux embrouille les images, à chaque mot, je m’avance plus avant sur la page. Je m’adapte au paysage, au langage, aux saisons. Je n’écris pas. J’imagine les lettres. Elles prennent forme sur la page en bataillons de phrases. D’étranges métaphores surgissent de la nuit.

        

Tout au bout de la route, je me perds dans ma propre pensée. Trop déplumés pour affronter l’hiver, les anges enfilent une canadienne et des mitaines en peau de mouton. Je mets une autre bûche dans le poêle du cœur. Je tisonne les mots pour réveiller la cendre. La grille des marelles est devenue la cage où séjourne l’enfance. Trop de rêves se perdent dans les chemins de haine que les hommes ont tracés. Nous devrions nous aimer davantage. Nous en avons besoin. La vie n’est pas l’argent, le pouvoir, les drapeaux, la richesse, le surplus. La petite voute derrière nos yeux protégeant le regard, les vêtements séchant sur une corde à linge, les fruits aux mains des arbres, le passage des fourmis, un seul battement d’aile, un enfant qui garroche des roches, les gestes maladroits donnent un sens à la vie. La chasse sans raison est un blasphème de l’homme. À chaque fois que les balles crient victoire, un peu d’amour se meurt. Quand on marche dessus, les fleurs nous piétinent dans leur tige. Leur sève nous bave dessus, laissant de la mort sous nos semelles. Ne pas les regarder, c’est un peu être aveugle. Devenus borgnes face au bonheur, on n’entend plus rire les chats. Les os se perdent dans l’obscurité. Il faut la chair autour protégeant les boyaux. La mort se glisse entre les couvertures. Les plumes de l’angoisse nous chatouillent le crâne. Encore mal accrochés à l’ossature du temps, c’est l’âme qui nous libère du reptile. Toutes les choses nous habitent avant même qu’on les nomme. Les mots à la recherche de la peau se perdent dans les oreilles numériques. Prisonnier entre deux libertés, je suis un homme sur un fil, un nain que ses vêtements dépassent. La parole est un câble auquel je me raccroche.

        

Il m’arrive de sauter hors de l’homme. Caresser les chats, donner à manger aux poules ou arroser les fleurs, c’est un peu nourrir l’âme. L’amour m’arrache au monde sale, aux poches pleines, aux assiettes en carton, aux cannes de bière, aux cannisses en plastique. Je cherche à devenir un peu plus que mes os, un peu plus que mes mots, à comprendre la mort. J’accompagne l’atome dans son voyage vers la peau. Les routes sont la défaite des murs. Elles permettent d’avancer. Chaque pas s’élève en affirmant le sol. La migration des oies unit les continents. Les sons forment des mots et des musiques dans la mémoire de l’ouïe. Le vent chuchote dans la bibliothèque des oreilles. J’entends la voix des meubles qui s’éveillent au matin. D’une chose à l’autre, le regard décachette le courrier des ombres, les nouvelles du vent, les lettres de la nuit. Le chien des heures jappe dans la niche du temps. Fouillant dans les ordures, il tire sur sa laisse et tombe sur un os. Le soleil danse sur la poussière, attendant qu’un balai vienne interrompre son ballet. La pluie réveille une vie nouvelle, remue l’eau trouble au fond de soi. Je regarde par les yeux des gouttes, des brins d’herbe, des bêtes. Je m’arrache la peau pour vous montrer mon cœur.

        

Faisant la sourde oreille à l’appel des fous, piétinant les plates-bandes du cœur, chaussant les pas perdus avec les pieds des morts, faisant le pied de grue derrière la moindre file d’attente, payant comptant pour du néant, tirant du gun ou du couteau, dessinant l’horizon sur des écrans de fumée, l’homme a toujours traqué la bête, du ptérodactyle au câlinours. On n’hérite pas de l’ombre sans lumière, de mort sans la vie. Ce qu’on nous laisse entre les bras les allonge un peu plus. Ce qu’on nous laisse entre les yeux nous fait voir plus loin. Il n’y a jamais loin de la coupe aux lèvres. Un seul mouvement de langue transforme le matin en mitan et la peur en vapeur. Un petit nerf dans la tête fait danser les neurones. L’oreille monte plus haut que les sons qu’elle entend. Je n’ai pas peur des loups mais du déclic des fusils. Je ne crains pas l’orage mais l’orange mécanique. Ni possession ni victoire, être là simplement, écouter l’écoumène, obéir à la terre.

Publié dans Prose

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