L'armoire aux images

Publié le par la freniere

Chez moi les meubles sont en papier. Quand je sors prendre l'air, je dois dessiner la route, nommer les arbres, faire chanter les oiseaux d'un coup de crayon. J'ai fait un peu de ménage dans l'armoire aux images. J'ai plié l'horizon et défroissé l'azur. La chatte a fait tomber les couleurs d'automne et mélangé la neige avec les cheveux blonds, les mots en bras de chemise et les voyelles guindées, les torchons, les serviettes. Quand je joue aux dames sur la nappe à carreaux, n'importe quoi me sert de pions, les assiettes, les verres, les écorces d'orange.

Près de l'ordinosaure qui me sert de bagnole, une vieille savate traîne encore sur le coin du clavier. Une vieille dame à rallonges me l'a lancé jadis dans un éclat de rire. Je n'ose pas la ranger dans l'armoire aux images. Elle me sert à caler mon bureau quand la tempête se lève. Des mots déjuponnés sont font la courte échelle pour enjamber le mur. Il y a si longtemps que je transporte cette armoire, elle s'ouvre dans mon dos et déclenche les rires. Mes épaules ont pris la patine du chêne et j'ai des gonds sous mes aisselles. Elle est pleine de bas dépareillés, de mitaines pas de pouce, de voyelles sans accent, de parenthèses perdues, de virgules aveugles, de chevilles échappées des poèmes anciens.

Dans l'armoire d'images, les poupées de ma fille sont restées du même âge. En vieillissant, l'amour de mes enfants me creuse un vagin d'homme. Mon coeur est enceint de leur propre espérance. Dans les pots de terre du réel, on ne voit pas les mots fleurir en silence. On sent l'invisible pourtant. Quand les mains sont muettes, j'en dessine les doigts. Quand les yeux sont fermés, les images restent ouvertes. L'armoire ne sait plus de quelle forêt elle vient. Les éraflures sur le bois sont comme des blancs de mémoire, des bleus au coeur, des trous noirs.

Le soleil dévale la main courante de l'horizon et plonge dans la mer. Splash ! Il forme un arbre dans les vagues avec ses tiges d'eau, ses branchailles de pluie et ses poissons volants qui ressemblent à des fruits. Les heures passent. Les barbes poussent. Les tasses toussent. Le vent retrousse les moustaches. Le temps a l'âme sur la langue comme une chienne en chaleur. Encore un jour sans dire je t'aime. Encore un jour comme un trou de cul. Encore un jour sans texte sans poème. Pimprenelle. Bamikélé. Ich Liebe troulala. L'armoire est pleine de mots qui ne servent jamais, des mots avec huit bras, un bec et des ventouses, des moustiques mystiques, des salsifous, des nénufleurs, des mots qui zignent sur la jambe des pages.

Un oiseau fait son nid dans un coin de l'armoire. Je me promène avec un nid dans le dos, un chant d'oiseau dans la cage thoracique. L'armoire est pleine de plumes qui veulent s'envoler. Il y a trop de choses dans l'armoire aux images, des gestes inutiles, des lumières éteindues, des mains qui saignent sur la paroi des morts, des fausses notes dans le bris des cantates. Je me perds parfois dans les mots de brouillard et le grand flou du temps.

Il est d'autres chemins, d'autres signes, d'autres langues, des trous et des fissures, des rastaquouères et des hurluberlus. Je me souviens des arbres qui n'avaient pas de nom, des poissons qui volaient, des oiseaux qui nageaient, des cailloux qui pleuraient, de la soupe d'étoiles dans la bouche des volcans, du cactus d'un mot dans un désert de lèvres. Un homme pour sourire n'a pas besoin de mains ni de pieds ni de bras. Les regards font des bulles. Les bouches font des blourp. Les idées font des trous dans la tête des penseurs.

J'ai une armoire dans le dos. Je m'accroche à cela. Je m'accroche à mon corps. Je m'accroche aux images. Je m'accroche à la vie, l'autre versant des choses, l'autre côté de l'ombre, le côté doux des brumes, la tendresse des choses. L'armoire quelque fois a des chagrins de bêtes coincées derrière la grille, des angoisses de fleurs plantées dans le beuton. Je ne suis pas allé au bout de mon langage, au bout de mon silence, tout au bout de ma tête. Je suis resté coincé dans l'armoire aux images. Mon coeur a ses racines dans le cache-pot des jours.

Publié dans Prose

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