L'eau de la source

Publié le par la freniere

C’est l’automne. Le vent s’empale aux crocs des arbres laissant tomber leurs feuilles comme on enterre un os. La terre les dévore pour réchauffer sa chair. Déjà, les oiseaux ont crevé les yeux des tournesols et des épis de maïs. Les fruits gèlent sur les branches avant le vin d’hiver. Les épinettes gonflent leurs gobelets de résine. Les insectes frileux rejoignent l’invisible. Les criquets sèchent dans les plinthes et retournent au silence. La pluie d’octobre éveille les enfants de poussière. Je me perds partout mais ne retrouve que des mots. Je regagne le rêve comme le fauve sa tanière. J’écris des mots de feu en prévision du froid. J’entends mes pas dans la pièce où je fus. Pourtant, surveillant mes arrières, c’est devant que je marche. Le corps du présent garde les pas de l’enfance, les bras du souvenir, l’épaule des années. Je ne sais pas pourquoi certains mots que j’écris ont des souvenirs que je n’ai pas, des désirs que j’ignore, des images qui me sont inconnues. Ce qui n’a pas été féconde ce qui est. Ce qui sera maintient le corps du vivant. Ce qui porte la vie unit l’homme et la femme.

 

Où étions-nous avant la vie ? Où serons-nous après ? Les gens ne se regardent plus que par écrans interposés. Je veux l’eau de la source, pas celle de la mer qui n’offre pas à boire. Je veux la terre du jardin, pas celle du désert qui ne fait pas de pain. L’amour n’est pas fait pour les peureux. De la vigne à la veine, le sang n’a pas de fin. Au coin des lèvres, deux ou trois mots retiennent le sourire, les larmes au coin des yeux. J’en tricote le fil en gouttelettes d’encre. Le plus banal cache toujours quelque chose. Ce n’est pas un décor qu’il nous faut habiter, mais le creuset de l’être. Écrire est une façon de vivre. À chacun son aventure. À chacun ses odeurs, son rythme, ses paroles. J’ai des frères parmi les végétaux, une jumelle à l’espoir. C’est au lichen, à la neige, à la pluie, aux lucioles qui s’agitent que je dis les mots. C’est à l’homme que je traduis la pierre, la cardamine, la sauge. Mieux qu’une jarre de grès, la main du potier. Mieux qu’un robinet de cuivre, le bois du coudrier. Mieux que le vent, l’humble poussière du pollen. Mieux qu’un miserere, la prière des bêtes. Mieux qu’une chapelle ardente ou l’air climatisé, l’orgasme de la terre sous les caresses de l’eau. Mieux que le pain qu’on déballe pour les moineaux de gare, les bourgeons gonflés de sève et la terre à légumes. Par la force des mots, je tiens encore debout.

 

C’est chez les «honnêtes gens» que le fascisme ordinaire s’installe le plus facilement. Ils sont prêts à tout accepter pour avoir un salaire, tuer la vie, payer la mort. Enchaînés au travail, ils suent au lieu de pleurer et leurs rires sont faux. Leurs noms se perdent dans le nombre. J’ai rencontré plus de bonté chez les artistes, les hors normes, les rejetés, les étranges, ceux qu’on nomme des «losers». Ceux qui savent attendre arrivent toujours en retard. Les impatients se perdent sur la route. Seuls les amoureux se retrouvent partout. Sans la faim, les fruits ne sont que des objets. Sans la soif, la source prendrait froid, mais les oiseaux viennent boire. Il y a tant d’échecs à être plus qu’un homme, si peu d’efforts pour être bon. On met du vide sur le temps et du sang sur le sol. On met des chiffres sur la plaie. On met le rêve entre parenthèses, l’amour dans un étau. On compte le réel sur du papier monnaie. Heureusement, des voyelles faseillent au milieu d’une phrase. Des consonnes sonnent l’heure et le secret caché. Il faut savoir plier le mot chaise pour s’y tenir assis, redresser le mot arbre pour atteindre les branches. Faute d’identité, les mots me servent de visage. Chaque phrase est une empreinte digitale. Tant de vies invisibles traversent le papier et tant d’anges grelottent quand l’homme les ignore. La poésie est cette fleur absente des bouquets, celle qui pousse en nous dans le terreau du cœur. Les voyelles s’envolent. Les consonnes consolent. Les idées jouent du coude sur la table mentale.

 

Ce matin, je m’éloigne du village. Je grimpe la montagne aux hanches lourdes. Je prends le petit sentier, celui où les arbres penchent amoureusement l’un vers l’autre, faisant comme un toit de caresses. De chaque côté, des falaises de bleuets colorent les fossés. Je convoque les vents au carrefour du monde. J’invoque l’aubépine. Je provoque à l’amour. Quand je manque de mots, j’en appelle aux oiseaux, aux grenouilles, aux criquets, aux frissonnements du vent. La feuille morte qui tombe fait partie de la vie. Toutes les montagnes ont leurs hauts et leurs bas, mais leurs bas sont heureux, petits vallons remplis de fruits sauvages, et leurs hauts sont sublimes. On touche presque à l’horizon d’un regard ébahi. On voit les ombres cachées dans l’ombre. Le vent soulève des haltères invisibles et fait saillir ses muscles d’air. Une métaphore flotte au-dessus des nuages. C’est comme une chasse-galerie sans le recours au diable. Je me fraie une trail dans la forêt des signes. Le mot chevreuil côtoie le mot rivière. Ils boivent tour à tour à la même tasse d’encre. Les bras des arbres composent un ballet puisant sa force dans la terre. Le monde est bien plus que les mots. Il dépasse de partout même au-delà du monde. Le cœur chavire comme une barque sans plisser l’eau du lac.

 

On ne saura jamais à quoi l’homme tient sa langue, si les cieux lui répondent, à quoi rêvent les chats ni si les animaux ont des problèmes de cœur. J’entends crier derrière les murs, les chiens mordre leur chaîne. J’entends déjà le chant sous les coquilles d’œuf, les regards s’ouvrir derrière les fenêtres. J’entends marcher les chaises, palabrer les assiettes et la table ronfler. Le savoir éloigne des odeurs, alors j’écris des mots qui sentent quelque chose, des phrases qui transpirent, des livres pleins de vides pour y mettre son âme. J’entends japper les lettres du mot chien, les minous de poussière laper l’ombre des choses. Je mords l’alphabet comme on grignote un pain. Je parle aux drôles de guides qui me servent de pieds. J’écoute les oiseaux avant de dire un mot, le Frédéric Frédéric du pinson flûtiste qui répète ses gammes, le pomme pourrie pomme pourrie que disent les piverts. Je détourne mes pas devant un escargot. J’essaie de pénétrer dans les yeux des animaux, me mettre dans leur peau, me glisser sous l’écorce des arbres. Je suis têtu comme une pierre, léger comme une vague, mais lourd d’un pas d’homme. Aux quatre éléments de la nature, il s’en ajoute sûrement mille autres. On peut voir avec les doigts, respirer par la peau, écouter par les muscles. Le cerveau bat comme un cœur. L’odeur des bois façonne les pensées. J’apprivoise l’orage en caressant mon loup.

Publié dans Prose

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