L'éblouissement

Publié le par la freniere

(...)

 

C’est ici le pays de ma chaise. Entre les murs d’une patience qui cherche doucement. J’y vais comme à une source intarissable, secrète, accroupie dans le creux de l’instant et que mes mains explorent en écartant la bruyère des pages blanches.

 

C’est ici qu’on recommence mot à mot tous les murmures de bêtes et de ciel mêlés aux rêves des hommes, en suppliant le silence de s’incliner dans les hautes herbes.

 

C’est ici la jouissance sans corps dilatant les pupilles et le souffle.

 

Rester assis, des heures, devant la table en châtaignier, et perdre la notion du temps, de l’espace, comme devant une porte à moitié ouverte et qu’on n’ose pas franchir, deviner la chaleur du rai de lumière de l’autre côté et la danse des particules, là où je ne sais plus rien ni du visible ni de l’invisible, ni même du sens de ma présence ici, parler à voix haute sans desserrer les lèvres, là où les pensées résonnent dans le silence plus fort que les bavardages du monde, attendre la petite mort éblouie du premier mot, du premier trait, la syncope des gestes pour qu’enfin un peu de regard me revienne, et surtout ne rien faire qu’attendre, attendre encore jusqu’à ce qu’advienne quelque chose dont je ne décide rien.

 

Arrive tôt ou tard l’instant où je suis aveugle. Où ce que je regarde ne me traverse plus mais stagne dans mon corps, inerte. Dans le cercle de mes pupilles, j’invite, depuis la fenêtre qui me scrute, toutes les ombres de ma façade : le toit ardoise de la ferme d’en face, les poubelles alignées comme des saintes devant le monastère de la route, le chien noir et le chien blanc, le fils du fermier et son quad, le triangle jaune, noir et rouge « Attention Travaux » posé devant le mur de sa ferme, la haie desséchée par l’hiver, les deux coqs roux et le coq gris au cul de la poule blanche, l’ombre de ma maison sur la pelouse indifférente, un peu de vent sur tout ça juste pour dire que ça bouge. Convoquant une à une ces présences, je me reconnais vivant une fois de plus.

 

C’est peut-être tout cela écrire, se réconcilier, accueillir et le verbe est trop étroit pour une action aussi pleine. L’écriture est la salive de l’éternité ; cette phrase laconique je l’ai rêvée, convaincue qu’elle devait m’emporter plus loin quelque part. Mais où ? C’est ici le pays, une promenade à l’envers dans la promenade.

 

(...)

 

Dominique Sampierro

 

Publié dans Poésie du monde

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