L'échelle des valeurs

Publié le par la freniere

Les vraies caresses se perdent. Les mains ne touchent plus que du toc. Nous ne sommes plus en peau, mais en nylon, en silicone, en fortran. On passe au bistouri pour un oui, pour un non, question d’être à la mode comme une chair aux enchères. On passe au photoshop les sentiments intimes. En empruntant les traits de chacun, on perd son vrai visage. On ne montre que le pire. Comment peut-on à ce point enlaidir le sexe, faire de l’amour un commerce, de la vie un enfer ? On a mis de côté les sentiments qui ne sont pas rentables. On a fait des bonnes intentions une arme à deux tranchants. La peau bronze aux rayons-x. Elle a peur d’être nue. La beauté se dégonfle au moindre coup d’épingle. Les fillettes en baudruche ont leur propre make-up. L’espoir n’est plus qu’un design de mode. L’anorexie est une façon de vivre, un must de mannequins. On emprisonne le regard sous le fard à paupière. Peu importe le crime, l’argent mène toujours au tueur. Peu importe la faute, l’argent en est la cause. L’échelle des valeurs s’écroule sous les pas trop pesants. Elle ne monte plus, elle rampe. Je vis dans une région de sniffeux d’exhaust, de caoutchouc brûlé, des pneus qui crissent, de prêtres du moteur, d’ayatollahs de la boucane, de shiners de chrome, de crosseurs de shaft, de shifters de néant, d’amateurs de vide, de voyeurs de calendriers, de pimps de garage. Ils prennent le quart de mille pour une œuvre d’art, la vitesse pour un Dieu. On a divisé le monde entre les uns et les autres. On ne parle plus par lettres. On fait chacun son numéro avec nos vies numérotées, nos cartes d’affaires, nos permis, nos matricules, le rôle qu’on nous impose. Les soldats font des chemins de haine en marchant. Leur haie d’honneur aux officiers n’est qu’une haie de hargne. Il n’y a derrière eux qu’un peu de chair saignante accrochée aux ruines, des bouts de jambes, des mains sans doigts, des bras d’estropiés où glissent des fantômes.

 

Ce n’est pas le tocsin qui réveille les morts, ce ne sont pas les roues qui font tourner la terre, ce ne sont pas les idées qui font tourner la tête, ce ne sont pas les ânes qui font tourner bourrique, ce ne sont pas les revers qui font tourner casaque, ce ne sont pas les vaches qui font tourner le lait, ce ne sont pas les colombes qui empêchent la guerre, ce ne sont pas les prisons qui empêchent les crimes, ce ne sont pas les banquiers qui partagent le pain, ce ne sont pas les lois qui corrigent l’injustice, ce ne sont pas les juges qui font les innocents, ce ne sont pas les balles qui pressent la gâchette, ce ne sont pas les prières qui font voler les anges, ce ne sont pas les armes qui soignent les blessures, ce ne sont pas les vagues qui grossissent la mer, ce ne sont pas les morts qui encombrent les routes, ce ne sont pas les enfants que mangent les géants, ce ne sont pas les fées qui écrivent les contes, ce ne sont pas les couleurs qui effacent la nuit, ce ne sont pas les riches qui comprennent les pauvres. Ce ne sont pas les hommes qui protègent l’enfance, pourtant leurs mains savent caresser, leur cœur peut aimer, leurs mots bâtir le plus beau chant du monde, mettre le feu aux poudres et trouver une source, leurs yeux voir au-delà des étoiles.

 

Il est difficile d’être plus fort que la méchanceté des hommes, difficile d’être doux, difficile d’être bon dans un monde marchand. Sur les chemins de haine, il faut s’arc-bouter pour sauter les trous noirs. L’un d’eux finira par nous happer. Nous finirons en carte, en travailleur, en client, la chaîne d’un salaire au cou et l’âme mise au clou. Quand on accepte un rôle, il faut souvent ramper. L’habit remplace la peau. Le sourire devient faux. Le temps n’est plus qu’un ustensile plus ou moins périmé. La vie se perd dans la vie des choses. La montagne nous renie. La forêt nous rejette. Les bêtes se méfient. Les bras des arbres se protègent entre eux. Les faux prophètes n’arrêtent pas de parler, de se montrer partout sur des photos surexposées. L’homme qui faisait l’homme, depuis qu’il fait l’argent, il détruit l’homme pour ne plus faire que de l’argent. Dans une hémorragie de mémoire, sous des kilomètres d’archives, de paperasse, chacun cherche le noyau de sa vie. Les marchands voudraient qu’on n’existe pas, donc qu’on achète pour exister, qu’on ne croit pas en nous mais aux choses qu’on possède. Le nez collé sur les chiffres, le monde s’étouffe à calculer. Pourquoi toujours plus pour être moins ? Plus on possède moins on est.

 

La seule magie consiste à être là, vivant. Dans le silence des objets, le miracle est d’aimer. J’ose parler. Je prends la parole par la taille, la route par la main, le ciel par la terre. Le vrai s’efface à l’ouverture des écrans, ceux de Wall Street ou du néant, ceux du i-pad et du surfait. Comment vivre sans amour ? Comment mourir sans avoir été ? Comment dormir sans rêver ? Comment toucher le ciel sans connaître la terre ?  Je ne veux rien savoir, je veux aimer. La connaissance dissout la vie. Toutes les réponses tuent la question. Je ne veux pas savoir, je veux. Trois petits points, des milliers d’autres. Je ne veux pas de point final ni de virgule entre les lèvres. Je ne crois pas en Dieu. Quand un Dieu croit aux hommes, il en fait des soldats. Je crois aux femmes qui enfantent, à l’homme qui sème, à celui qui boulange, à ceux partagent le pain. Je crois à ceux qui s’aiment, qui sèment et ensemencent. Je crois à l’infini plus qu’aux choses qui meurent. Je crois aux mots plus qu’au papier, aux lèvres plus qu’aux livres, à l’âme plus qu’au temps. Je crois aux femmes plus qu’aux vieillards, aux enfants plus qu’à l’homme, à l’amour plus qu’à tout.

 

Le principe de réalité ne m’intéresse pas, sauf pour m’en prémunir. On ne doit pas croire ce que disent les poètes, le monde irait trop bien. Il n’y aurait plus rien à acheter ou à vendre. Que deviendrait le monde sans commerce, sans banque, sans armée, sans l’enfer des affaires, sans paradis fiscal. Un dard d’abeille peut sauver l’univers, une invention de l’homme le détruire.  La notion de puissance a remplacé la problématique de l’être. L’homme n’a plus de pertinence dans la nature qui l’entoure. Il n’est plus adéquat. Synchrone qu’avec l’économie de marché, il en est même nocif. Dans les reflux du capital, les enfants dorment à la lueur des mitraillettes. On affame les hommes pour nourrir les autos. On sacrifie la terre aux dogmes économiques. Finirons-nous en larmes radioactives sous les pluies nucléaires, en poussière de néant sous les champignons géants ? On trafique le blé au nom du progrès. L’épidémie, les pesticides, le choléra sont de nouvelles armes. Les esclaves se nourrissent d’une bouillie télévisée qu’un dieu social sert, le faux dieu des affaires, le vrai feu de l’enfer. Plus la technique s’affine, plus l’empathie régresse. Les enfants redeviennent des esclaves, du sexe ou du travail. On en fait même des soldats. Le travail en usine, c’est comme atteler un pur-sang à la charrue, mettre la bête à l’abattoir. On n’évalue même plus le prix d’un squelette mais l’habit qu’il portait. Mourir griffé importe plus que de vivre à peau nue.

 

Il y a longtemps qu’on a remisé l’échelle des valeurs. Une poignée de change suffit pour endormir la conscience. On ne voit plus les gens mais leurs photos. On photographie même les gâteaux avant de les manger. On numérise les baisers de peur de se mordre les lèvres. La musique n’est plus qu’une mise en valeur. La ligne d’horizon  est un panneau réclame. On n’éprouve plus rien sans consulter le marché. Combien vaut cet amour ? Cette main est-elle à vendre ? Ce jour est-il coté en bourse ? Ce nuage a-t-il bonne presse ? Tout est en place déjà pour l’instauration d’un régime fasciste. Un arbre ne choisit pas entre le haut et le bas. Il s’allonge vers le haut par les branches, vers le bas par les racines. Quand on se fout du sentiment des arbres, ils s’étiolent. Les abeilles ont le moral à terre et les baleines à bosse s’échouent sur des plages à pétrole. La terre est au plus mal, l’avenir au plus bas. On le cache par des images de synthèse. Quand l’homme détruit la nature, il se prive d’équilibre. Il doit marcher sur des prothèses, se contenter d’un moignon de bras pour faire l’accolade, d’un seul doigt pour caresser la vie, d’une molaire pour embrasser. Il y a longtemps qu’on dit n’importe quoi, mais on oublie de dire pourquoi. Il y a longtemps que la plupart meurent de faim, mais on oublie de dire pour qui. L’économie n’est qu’une arnaque.

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Lise 26/07/2013 15:57


Tu dis : : Les esclaves se nourrissent d’une bouillie télévisée qu’un Dieu social sert, le faux
Dieu des affaires, le vrai feu de l’enfer"


... et tu as parfaitement raison, et je pense pareil. 


Dans ta phrase, enlève donc les D majuscules, que ce dieu-là, cruel et
malveillant, bien présent dans notre monde, ne mérite pas.