L'euphorie des abeilles

Publié le par la freniere

La chimie ordinaire vaut bien l’alchimie d’un Dieu. D’infinis soubresauts animent chaque lieu. Les chats le savent qui reviennent sans cesse dans les mêmes racoins, percevant l’invisible et l’ultrason du monde. Entre deux poignées d’arbres, un passage d’oiseau modifie le feuillage. Le monde bouge constamment et change dans nos têtes. Ce qu’on voit n’est qu’un leurre. La vraie vie se cache dans les graines, les sucs, les semences. La floraison commence sous le poids de la neige. Des neutrons jusqu’aux paramécies, un univers entier se prépare à éclore. Nous circulons comme des courants d’air agitant l’invisible. D’une phrase à l’autre, une heure a suffi pour que les yeux du ciel soulèvent leurs paupières. L’euphorie des abeilles laisse les fleurs en émoi. Au réveil des oiseaux, ce qu’on entend remodèle ce qu’on voit. Tout s’ébroue. Tout remue. Tout s’agite. Même les os aboient. Les pommes sont plus lourdes à chaque microseconde.

        

J’ai croisé au milieu de la forêt trois jeunes affublés d’écouteurs, leur portable à la main. Je n’ai pas osé leur demander s’ils aimaient la nature. J’ai préféré lorgner du côté des chevreuils. Toute beauté est en danger d’être mièvre. J’écris à la limite du ridicule et du sublime, passant de l’un à l’autre au gré des mots et des images. Sur le bord d’un carnet, j’ai le vertige d’un enfant qui s’apprête à marcher. L’œil affuté comme un crayon, j’ai ma grammaire à moi. Le synonyme du mot amour est le nom de ma blonde. Le mot caresse est comme sa main et ses lèvres en baiser conjugue tout le reste. Nous sommes les résidents ou les étrangers de l’inconnu. C’est là que je creuse ma route sur la tangente des mots. Ce qu’on imagine est toujours le plus vrai. C’est en ce sens que les poètes rejoignent les chercheurs.

 

Dans sa beauté arboricole, le vivant n’a cure des obstacles. Du lichen à la fleur, il se nourrit de pierre tout autant que de sève. Les anges passent entre les choses comme le vent sur l’herbe. Ils courent sans relâche vers la source du monde. Quittant les planches vermoulues, je les poursuis sur la pointe des mots, avec mes ailes de papier. J’emmène un peu des Alpes dans ma valise à mots. La tête dans les nuages et les pieds dans la mer, ce Sud n’entre pas dans les balises humaines. Sa langue chantante transcende l’horizon. Du haut du Mercantour, j’ai perçu l’infini. Il s’accroche à la vie en troupeaux de moutons, en arbres toujours verts, en éboulis de pierres dans les falaises du Var, ses paysages de la couleur du temps. Il serpente en lacets entre ses courbes et ses torrents. Le vent plisse des yeux devant tant de beauté. Les doigts de l’air s’y poissent de résine. Les à pic rocheux viennent boire le soleil dans la fontaine du ciel. L’appel des montagnes est un aimant de l’âme.

 

Je vis entouré d’arbres. Mon œil se promène du friselis des vagues aux excursions d’oiseaux à travers le feuillage. Depuis ma visite au Mercantour, que des hommes vivent si haut ne me surprend plus. Le paysage est d’une beauté fulgurante, d’une grandeur sidérante. On y vit au milieu des chants d’oiseaux, des nuages et même des étoiles. Chaque geste gagné sur le bord du néant amplifie la vie. Si près du ciel, l’œil récompense les efforts du corps. On monte, on monte jusqu’à  respirer l’air le plus haut. L’ascension du corps provoque l’ascension de l’âme. Même le plus loin possible, un autre loin nous happe. La route ne finit jamais. Pourquoi en serait-il différent avec la vie ? Chaque parcelle est une parcelle d’infini.

Publié dans Prose

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<br /> <br /> Avais-tu peur que j'y reste ?<br /> <br /> <br /> <br />