L'invisible du monde

Publié le par la freniere

Je remarche en forêt à pas de plumes et d’ancêtres, là où le nouveau se nourrit de l’ancien. J’avance sur les traces d’un loup. Je m’abreuve à l’ivresse des érables. Les oiseaux font la fête tout en restant sérieux. Ils offrent leur chant à ceux qui sont muets, leurs ailes à ceux qui boitent. L’essence des forêts nous offre un Dieu réel, un surplus d’imaginaire, un refuge au soleil. Une renarde m’épie tout au bout du sentier. Je l’apprivoise du crayon. Un peu de roux subsiste sur la page. L’écriture suit sa route entre le verbe et le silence, la rumeur des insectes et la cacophonie. La musique s’accroche à la dentelle du vent. La parole se pense à partir d’un lieu. Les mots ont leur géographie comme les lieux leur graphie. Il faut toute une vie pour écrire. Le temps est aube et crépuscule. J’ai tout mon temps malgré mon âge. Demain j’irai dans les marais d’Irlande, un lieu où l’on peut voir les tortues serpentines pondre leurs œufs. C’est émouvant comme le passage d’un nuage, la chute d’une feuille, l’éclosion d’une fleur, le regard d’un enfant, le pas chantant des amoureux se tenant par la main. Entretemps, je me couche par terre dans l’herbe du sentier pour admirer le ciel. Je mets mon âme dans un corps de mots, là où les virgules soutiennent les bras cassés, où les yeux ont des mains.

 

En plein milieu du cimetière, pendant qu’un vieux se parle seul en radotant, les érables sirotent le petit-lait du vent. Je les dessine en vrac sur mon carnet de vie. Les mots précèdent la pensée. Ils forment en se mêlant l’écran où apparaissent les idées. Même la métaphysique a ses propres couleurs comme le corps a ses douleurs. Quand je ferme les yeux, l’invisible  du monde se transforme en lumière. J’atteins un univers où s’oublie tout réel, là où le rêve cherche ses os pour y mettre la chair. La dimension de l’homme n’est pas celle du corps. Elle se mesure à l’âme et n’a pas de limites. Je ne suis presque rien mais ce rien cherche à être un peu plus que la vie, une vie à l’arraché qui tient par la racine. J’écris sur des œufs, dans le fragile du monde. La porcelaine des mots supporte un poids énorme. Sur cette page ouverte aux quatre vents, la pluie se mêle aux phrases, les virgules au soleil. Je suis en train de vivre ou de mourir. Je suis dans un train qui déraille entre l’absence et la présence. Je suis en train d’être ou ne pas être. Jamais un mot ne remplacera l’autre. Je fais ce que je peux pour rester vivant.

 

Pris de remords sans doute pour un hiver trop long, le temps se fait plus doux. Après la moindre averse, les vers sortent de terre. Les tamias courent partout et glissent sur les branches. Même les oiseaux taiseux prennent la parole. Ils vont de nid en nid distribuer le chant. Les oreilles s’emplissent de musique, de la flûte à bec des cascades au coup de gong du tonnerre, de l’insecte timide à la corneille croassante. L’intime se confond avec l’universel. Il serait temps d’apprendre à vivre et regarder plus loin que l’homme. Un coup de rame dans l’eau ne change pas le fleuve mais la force des bras. De la chenille au papillon, la vérité reste la même, celle de la vie, celle de la mort qui se côtoient sans cesse. Je sors de ma voix pour goûter le silence. Je cherche la bonté de porte en porte. Elles refusent de s’ouvrir. Tout le village est cerné de dinosaures à gaz avec une pelle au bout du cou, de longs doigts de fer, de bulldozers, de débusqueuses géantes. Ils ne creusent pas pour déterrer la vie mais l’enterrer, pour faire de chaque arbre une mort payante. Peu importe le lieu, il y a toujours des bêtes qui épient, des fleurs possibles, de la neige dans le creux des nuages, des mésanges besogneuses dans la voix de quelqu’un, le courage du rêve dans les bourgeons timides, un bivouac de lumière dans le désert de l’ombre, des mains de musicien, de peintre, de semeur, des petits nez morveux sur des visages d’ange, des cœurs de géant dans des carrures de nain. La vie ne dépend pas du nécessaire ni de l’utile. Je la cherche du côté du chagrin, de la joie, de l’amour, dans la fragrance des couleurs, les contours du son, au détour d’une phrase ou d’un geste manqué, le baiser des abeilles, la rose, la rosée, l’entêtement des pic bois, la pensée des fougères, la théorie des ormes pleins de feuilles à idées. J’écris avec des mots aigus, à la pointe du poème, sur la peau de l’espace. Des premiers vagissements aux râles d’agonie qu’y a-t-il à comprendre ? Nous sommes tous à la fois ange et bête. Pour certains mourir semble plus facile que vivre. Les battements du cœur ne gardent pas le rythme. Il est plus facile de convertir l’absence en présence que le contraire.

 

Pour ceux qui nous dirigent, il n’y a qu’une seule façon de vivre mais mille manières de tuer. Entre les drones, les tueurs en série et le cancer, il n’y a plus de place pour aimer, à peine de quoi survivre à la contamination des ondes. Qu’on ait besoin de facebook, de donneurs de câlins professionnels et de poupées qui parlent en dit long sur l’état du monde. Qu’importe le peu et le beaucoup. Tout vient de rien, de presque rien. Quand il n’y a plus de foin à l’écurie, les chevaux se battent. Avant les écuries, les chevaux ne se battaient jamais. Il n’y avait que le foin et les chevaux. On est où ? On est quand ? On est comment ? On n’est plus qu’une marchandise aux mains du capital. On vaut moins qu’une merde cotée en Bourse. Je regarde les gens qui bougent tout autour, qui lavent leur auto comme on caresse une femme, qui courent dans la rue comme des poules sans tête. Ils vivent quoi. Je me regarde en eux comme on regarde un mort. J’ai peur comme un arbre qu’on s’apprête à abattre. J’aime les cimetières. Même les déjantés y sont plus sereins qu’ailleurs. Je parle aux morts plus souvent qu’aux vivants. Nous nous parlons dans une langue de terre, non dans celle de l’argent. J’offre mon corps aux lignes d’un cahier, mon âme aux automates, mon cœur aux insensibles, ma tête aux imbéciles. Les mots sur la page ne sont pas une extension fictive du réel. Ils sont dans le réel. La main est à l’écoute quand j’écris. Chaque doigt est une oreille. La faim, la soif, le désir, ça meurt et ça renaît, deux fois, trois fois, cent fois. Le cœur ça recommence à vivre à chaque battement. On a beau faire le mort, la vie déborde à chaque étreinte. On dit l’amour léger, mais un seul de ses angles supporte une montagne. Une autre touche à l’infini. Ses courbes vont plus loin que la ligne d’horizon, plus haut que les planètes. Ses neurones affectives embrasent l’univers.

Publié dans Prose

Commenter cet article