L'ordinaire du pauvre

Publié le par la freniere

 

Je ne m’éloigne pas de l’ordinaire du pauvre pour trouver mon espoir. Je m’entends mal avec les jours qui passent. La création du monde n’est jamais terminée. Quand quelque chose meurt, autre chose revit. Des mots d’amour se cachent parmi les papiers vides. Ils sont passés d’abord par les fleurs et les nids. Ils ont grimpé dans l’arbre jusqu’au ventre du fruit. La terre saute sous mes pas. Le ciel s’élève et redescend. Tous les arbres du monde font partie de mes os. Les herbes nous font signe. Le vol d’un oiseau leur répond en silence, les petits pas d’insectes, la bave des limaces. Je fais avec le vent la tournée des collines. Chaque jour un peu plus il m’emporte avec lui. En poésie, l’éthique importe plus que l’esthétique. Il y a de beaux mensonges pour lesquels on a massacre. Les marchands de sable ne sont pas des sourciers. Je bois à l’eau du cœur. Je mange du pain de l’âme. Je parle un peu caillou, un peu soleil aussi. Je fais une forêt avec le verbe aimer.

Ce n’est pas la pomme qui a perdu Adam, c’est le premier dollar. Il a suffit d’un sou pour connaître l’enfer, la rapine, le mépris. La soif de l’or nous mène au naufrage, à la ruine, au néant. Lorsque l’air qu’on respire est comptabilisé, que la mort a son prix où l’homme est à rabais, il n’est pas surprenant que la nuit coure après sa queue. Lorsque le vent se vend, lorsque l’eau même se compte en bouteilles vendues, les nuages ont raison de pleurer. À peine né, on paie déjà pour vivre. On meurt endetté jusqu’à l’os. Je porte la parole avec ce que je suis. Je paie les mots avec ma vie. Je cherche mon visage à l’envers d’une image, un souvenir d’enfance égaré dans la marge, la poussée d’une plante au milieu de la neige, une poignée de terre où les mots ne vont pas. À l’arrivée du froid, le mercure s’étiole dans les thermomètres, le sang se fige dans les veines, mais le coeur garde au chaud la promesse des blés.

Tous les fleuves se relient. Les oiseaux se relaient. Toutes les terres se touchent. Tous les nuages se croisent. Il est inutile d’en faire des frontières. Pourquoi tirer une ligne sur l’océan qui monte ? La ligne d’horizon se déplace avec l’œil. La parole se construit de tout ce qui arrive. Je parle avec la terre. Je parle avec les hommes qui écoutent la terre. Je parle avec les femmes qui prolongent la terre. Je parle avec la pluie, le soleil, la brume. Je parle même aux mots avec les mêmes lettres. Je parle aux doryphores le langage de l’herbe. Je connais un endroit qu’embaument les érables, un petit bord de lac où les truites faseillent, un écrin de verdure où brillent les bouleaux, une cabane d’oiseaux où squattent les tamias. Je vais m’y ressourcer quand mon âme s’embrume. Il nous faudrait des hommes moins assoiffés d’argent pour qu’il y ait des enfants moins affamés, du pain gratuit pour tout le monde, du vent qui ne soit pas à vendre, de l’eau sans étiquette. Il nous faudrait des hommes moins assoiffés de gloire pour qu’il y ait la paix.

Combien de temps encore l’épaule de la terre portera-t-elle nos rêves ? Ne tuez pas le vert, le rouge, le mauve des myrtilles. Ne tuez pas la terre, la beauté, la bonté, la douceur des caresses. Ne tuez pas la neige, les étoiles, le visage des femmes. N’effacez pas les pages du jardin, les images du cœur, les poèmes d’enfant. La mer roule ses vagues comme des voyelles mouillées. Les moutons comptent les brins d’herbe avant de s’endormir. Du plus bas que je sois, je ne fais pas de mots d’auteur, j’écris des phrases de hauteur. J’écris sur l’écorce des arbres. Je laisse des traces sur le sable, des mélodies parmi les nœuds de l’air, des cicatrices sur la peau, une goutte d’eau sur une feuille de papier. Depuis le premier jour, j’écris à cloche-mots sur le bord de l’abîme. La vie se dresse entre mes mains jusqu’à toucher le ciel.

Les feuilles tombent quand il faut. Les fleurs poussent au bon moment. Les outardes repartent sans réserver leur vol. L’homme a besoin de promesses, de papiers, d’assurances, d’un trajet. Il n’est plus question de changer l’eau en vin mais en vingt, en trente ou en quarante dollars, des chiffres qui rapportent. Les appels sans réponse ont remplacé le chant des oiseaux. Je n’ai pas ce qu’il faut pour séduire une banque. J’ai des pensées anachroniques, des rêves anachorètes. Ma tête n’est pas une réplique exacte d’une maison de banlieue. Elle ne fitte pas dans le décor des peddleurs de luxe. Le réel doit être amélioré. Le progrès, quand il se met au service des spéculateurs, ne fait que l’empirer. On perfectionne les armes de destruction massive sans guérir le cancer. On améliore la nourriture pour caniches pendant que des milliards d’enfants meurent de faim. Manger du chien est probablement mieux que de détruire l’Amazonie pour faire des Big Mac. Sans césarienne, sans césure, des mots mal engueulés me jaillissent du ventre. J’écris en noir et blanc sur les couleurs qui font mal.

L’ignorance est une forme de violence. J’ai peur de ceux qui n’ont jamais lu mais raillent les poètes. Si j’aime encore quelque chose, c’est la lumière de l’aube, le pointu des épines, les visages endormis et le tremblé des mots quand ils sortent du cœur. J’ai un trou dans la voix pour recueillir la pluie. Il n’y a pas de contenu à proprement parler, rien que des signes, des mains tendues, juste des mains pour se cacher ou retenir la vie. Le temps tricote sa pelote, une maille à l’endroit, une phrase à l’envers. Comment traverser sans mourir les frontières de la peau ? Même si la lumière n’a pas de bord, il faut y prendre pied.  L’homme s’égare avant d’imaginer. Je tombe et me relève. Il faut du vide, il faut du rien pour y mettre des mots. Je continue ma route, broutille par broutille, sans bretelle, sans béquille. Nous portons tous en nous un lieu privilégié mais sommes nés partout. Les mêmes étoiles scintillent pour chacun.


Publié dans Prose

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Jimidi 08/10/2010 06:18



J'aime tout particulièrement la dernière strophe, mais le reste est également indispensable.