L'ordre animal des choses

Publié le par la freniere

Le cri rauque de la mouette, (...) ou la prosodie lancinante et aiguë de la chouette, ou la respiration bruissante du hibou, ou la mélodie ronde, hyperlittéraire du rossignol, ou le sifflement du merle, ou le babil de la grive, ou le gazouillis du rouge-gorge ont un rapport avec tout le corps de l’oiseau, non seulement avec les organes vocaux mais aussi avec la forme et la taille des ailes, la couleur du plumage, la position adoptée au moment du chant, la hauteur de cette position et peut-être même la nature de l’arbre et la forme de la branche sur laquelle se pose le chanteur. Ils ont à voir avec le rapport entre l’ombre et la lumière, la façon dont il évolue au cours de la journée, avec la légèreté et l’humidité de l’air, avec l’intensité du vent. C’est la variabilité de ces rapports qui, s’ajoutant aux caractéristiques vocales de chaque oiseau, définit tour à tour la nature du son. C’est pourquoi dire trille, ou cri, ou sifflement, ou gémissement, ou plainte, ou pépiement, ou bourdonnement ne signifie que proposer une abstraction, un allusion vaine, une approximation : chaque oiseau a son chant, mais chaque chant a ses variations, ses nuances, sa partition. En outre chaque voix singulière est en syntonie avec les autres voix, et dans cette syntonie le son prend son intensité, sa forme, son rythme. Il devient chœur mais sans se perdre en lui. Dans le timbre particulier que chaque oiseau apporte au chœur il y a la mémoire du vol, du vol qui, en débarrassant les corps de leur matière terrestre, les a remplis d’air, les a rendus solidaires de l’air, légers dans l’air. 
 

 

Si la langue terrestre appartient aux hommes, avec le poids du sens, c’est aux oiseaux qu’appartient la langue de l’air, avec la légèreté qui est au-delà de tout sens. C’est cet au-delà que nous appelons harmonie. Une harmonie non déchiffrable. Nous ne pouvons traduire aucun son de cette harmonie dans notre langue humaine : chaque traduction n’est qu’une demande de relation que l’homme adresse à la nature. Il s’y flatte de pouvoir accéder – à travers l’écoute et la traduction de la langue animale en langue humaine – à l’énigme de la nature, au moins à son seuil, à son apparence (. ..)

 

Antonio Prete

Publié dans Poésie du monde

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