La Geste des anonymes (extrait)

Publié le par la freniere

Tout est brouillé et le code est caduc.
Le nanti sans honneur connaît les trucs
Pour paraître moins riche et plus aimable.
L’œil du mitron, fixé sur la machine,
A oublié les plaisirs de la table.
Le tricheur en une des magazines
Etale son sourire et dit son prix.
L’indigent ne croit plus au Paradis.


Et l’indigent se dit : « Oui, je suis seul.
Je m’appelle SDF, sans autre nom.
Parfois emmailloté dans mon linceul,
J’entends mon corps lâcher ses déjections
Dans la nuit sans étoiles à l’unisson
Du crissement des pneus ou des talons
Des passants qui m’enjambent avec dégoût
Comme on saute au-dessus d’un tas de boue.
Le jour, j’ai ma bouteille ; elle est à moi,
Remplie d’un vin sacré d’absolution.
Par elle, je voyage et je suis roi
D’un pays sans verdict et sans cloison. »


Et l’indigent nous dit : « Oui, je suis seul.
Vous pouvez me lancer, moi, mon linceul,
Dans la benne à ordures, cette nuit même.
Je suis certain que je ne manquerai
à personne ici-bas ni à Dieu même.
Telle est ma vie, juste bonne à jeter. »


Obscurs parias, eux vont avec leurs chiens
De porches en bancs, la canette à la main,
Très poliment racketter les piétons
D’un euro, d’un mégot ou d’un sourire,
La démarche inquiétante, histoire de rire
Et d’exhiber la liberté qu’ils ont.
En sombres grappes ils s’agrègent au matin
Pour statuer sur des litiges vains,
Sur l’usage d’un pull ou d’un abri,
Toujours garants d’un privilège acquis.
Comme à la plage, allongés sur le dos,
Ils écoutent la ville ourdir ses flots.


Ceux-là sont jeunes, et blancs ou jaunes ou noirs.
On reconnaît leurs aires d’influence
à leurs sigles tagués pleins d’arrogance
Dans les trains, sur les murs et les trottoirs
Où fleurit le béton, la barre à mine.
On les nomme racaille ou caillera,
Grouillement sans pluriel, triste vermine,
Car ce sont filles et fils de ces gens-là.
D’avoir tant déprécié ou trop vanté
Leurs coutumes et leur teint, leurs différences
Leur mixité, on en a oublié
Qu’ils étaient gens d’ici, peuple de France.

Tandis qu’ingénument sur tous les murs
United of colors affiche en grand
Le dogme du métis resplendissant,
Fielleusement l’ostracisme murmure
Dans les couloirs, les chambres et les cœurs.
Les noirs tambours dévoilent leur rancœur.

Mais que sont devenus les authentiques,
Les obscurs, les sans-grade ? Peuple oppressé
Qui tremble l’œil rivé sur la télé.
Où dénicher le paysan mythique
Qui meurt au champ par amour de sa terre ?
Le Titi, le Marius, le Ch’ti, l’Albert ?
Le bougnat astucieux flattant son vin
La ménagère enceinte et ses festins
L’épicier rubicond, chasseur de grives
Le bon facteur que les grands chiens poursuivent.
Où sont-ils, les vrais gens, ceux du village ?
Ne serait-ce après tout qu’un pur mirage ?
Je cherche en vain le génie atavique
De ce peuple empesé de folklorique.
Qui sont donc à présent les authentiques ?

***

L’authentique aujourd’hui est quotidien.
D’une gorgée de bière au mal de dos,
Des plaisirs minuscules aux petits maux,
Une intelligentsia de l’anodin
Portraiture nos vies en petits riens.
Nous sommes clippisés dans nos désirs.
Interviewés, nos angoisses et plaisirs.
Passés en coupe au scanner des sondages,
Nous ne taisons plus rien de nos naufrages.
Puisque l’âpre misère du dehors
S’invite chaque jour à notre table,
Que le crime, l’étrange ou les records,
Navrants refrains, ne sont plus remarquables,
Que pourrions-nous trouver comme antidote
De plus troublant et intimement vrai
Que nos propres vécus, en quelques traits
Stigmatisés sous forme d’anecdotes ?
L’authentique aujourd’hui, c’est le banal
Emietté aux pages d’un journal
à la section des loisirs névrotiques.
Telle est notre vision de l’authentique.

 

Marie-Christine Escalier 

Publié dans Poésie du monde

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
I


Que voilà un très bon texte ! ça sonne juste sans redondance, et ça touche à vif.