La laine du ciel

Publié le par la freniere


La laine du ciel s’arrache par mottons. La neige défait son ventre en milliers de flocons. La peau du sol moutonne et bêle en silence. La colline reboutonne sa chemise. Il va falloir s’emplumer comme des anges de neige. Dans les autobus jaunes, emmitouflés de plumes, tout mous comme des poupées de chiffon, les enfants ont l’air de pingouins en couleurs. Leur haleine fait comme des bulles de BD sur les hublots de givre. Elle dessine l’espoir sur la page blanche de l’hiver. Les arbres, prisonniers de la glace, n’ont plus envie de parler. On n’entend que le craquement des os sous les muscles d’écorce, quelques soupirs de neige quand elle tombe des branches. Le cœur encabané, cordant l’espoir en bûches, je reviens à la ligne.

J’ai de la neige dans la voix, des engelures aux mots. J’allume un feu en moi où je m’assois, la gorge en p’tit bonhomme. Je souris aux mésanges qui viennent se poser sur les épouvantails et les bonhommes de neige. Le cœur des arbres au bout des branches est descendu prendre la terre. Il respire mieux par les racines. La boite à malle fait des signes de peur que la souffleuse la mange. Les poteaux enneigés servent de suçons pour les corneilles, de cache-oreille pour le bois, de Cacharel pour les fées. Chante-le ton poème ô vent qui tout soulève. La langue est un loquet fragile. Elle ouvre tant de portes mais cherche sa maison. Ne rien faire fait partie de la vie et c’est moins dangereux que de faire la guerre.

J’essaie de dire ce qu’il faut dire. J’essaie de lire le braille de la neige sous la laine des mitaines. Les oiseaux font des trous dans l’air pour que le vent joue de la flûte. Je saute la clôture narrative, le commencement, le milieu, la fin, le cliché des chapitres. Je me balance d’un pied de phrase à l’autre sans respecter les temps, sans règles normatives, sans thermomètre dans le cul du récit. Entre deux pages, je me retrouve sans pelle au milieu de la neige. Voilà ce qui arrive quand on écrit des livres. Il neige sur la table. Un ruisseau court entre les choses pour échapper au froid. Une anémone s’ouvre au bout de chaque ligne. On n’explique pas la beauté. Le temps fait les choses beaucoup mieux que les hommes. Quand j’écris, je deviens plus que moi, une simple goutte d’eau dans une rivière de soif, une miette de pain dans une miche de faim. Il est plus facile de vivre en hiver quand on se prend pour le printemps. Un caillou dans la main est une caresse de la terre.

Finirons-nous un jour par dépendre Riel ? Trop de sang éclabousse l’eau fragile des yeux. Sans racines, il n’y a pas de feuilles. On traverse le fleuve en oubliant ses rives. J’ai remis mon panache et brame dans la nuit. Je guette sur les lèvres tous les mots oubliés, les caresses au bout d’un doigt levé, les jeux de la lumière qui surgissent de l’ombre. Mes phrases marchent sur des points suspendus. Je fais chanter les mots avant qu’on les efface. Je redresse l’ancêtre sous le pin. Je grave mon enfance sur les carreaux givrés. Pêcheur de lumière dans un lac de boue, prêcheur de la paix sur un champ de bataille, j’ouvre la porte des cités avec la clef des champs. D’une rive à l’autre, la rivière se renvoie des oiseaux.

Il m’arrive de faire les cent pas dans ma tête, de mourir de soif dans les chansons à boire, de compter sur la neige les rayons de soleil. Il arrive aussi qu’un chien court dans mes pattes avec des mots qui jappent. Je ne saurai jamais où commence la phrase. Je m’accroche aux bâtons d’écriture. Je vide un sac de billes sur la page. Elles roulent en multiples zigzags. Égaré dans mes yeux, je cherche l’horizon, un petit bout de paix derrière la ligne de feu, un crouton sous la neige. Il faut toute une vie pour réparer le corps et préparer la mort.

Qu’avons-nous fait de la terre ? Survivrons-nous au dégel du pôle ? Il faudrait tant de temps pour nous guérir du mal que l’on a fait, pour retrouver le cœur dans les pièces disjointes,  pour épeler le mot amour sous les pelures du commerce et prononcer un seul mot de lumière dans cette mer de chiffres et de chiffons. Il en faut peu pour que le monde sorte de ses gonds, que l’orage montre les dents, qu’une ultime explosion ne nous laisse que cendres. Le rêve ne bat pas de l’aile mais des deux. Le reste boite sur les deux jambes. Le monde se ferme sur lui-même. L’horizon se réduit aux parois des écrans, la lumière aux néons, l’espérance aux vitrines et l’aventure humaine aux guides de voyage. Le mur des pensées a bouché ses fenêtres. Je ne veux pas finir dans ce qui nous limite mais regarder plus haut. Je veux mourir debout sans détourner la tête comme j’aurai vécu sans me fermer les yeux. Mes doigts cherchent à tâtons la peau de l’infini.

Publié dans Prose

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Louise Langlois 30/12/2009 18:05


Les mots, développés comme des cadeaux déposés sous la plus basse des branches d'un arbre gelé. Il faudra les recycler...Merci pour autant de beautés.