La lippe des montagnes

Publié le par la freniere

Quand l’air est pur, plus transparent que l’eau, il aimante la limaille des rêves. J’y déambule comme un Rousseau de foire herborisant le temps. Les villes sont trop grandes pour la mémoire d’un enfant. La chair autour des os n’y est plus que façade. Les grappes de tendresse n’y poussent qu’à moitié. L’odeur des fleurs se fane sous la lumière métallique. Les vitrines reflètent l’indifférence des objets. La lune s’anémie sous les néons graisseux. J’ai faim. J’ai soif. J’ai peur. Je suis un homme traqué par ses propres fantômes. Après le temps perdu à travailler pour rien, à boire la lie de l’ombre au fond de la lumière, il me faut ravauder des années de silence. Je préfère les ronces aux rôles de soutien, la vie qui tangue, celle qui regimbe, la vie qui s’arc-boute, celle qui bat, les flaques d’eau où sautent les enfants, la caresse du vent sur le poil d’un loup, la promesse d’un sens. Toutes les étoiles mortes parmi la voie lactée me servent d’éclairage. Ici, dans les forêts d’érable, la lippe des montagnes embrasse le soleil. Le dehors s’invente à mesure qu’on avance. Le vent est un glouton tétant toutes les plantes. Je déambule le long du lac. Écrire commence là, au bord des lèvres et du crachin. Je me promène au gré des mots, humant les cheveux d’ange du matin. Les racines s’étirent et font craquer les branches au réveil des arbres. Les oiseaux planent, inclinés sur une aile. Un rêve brille aussi dans le regard des chiens, prêt à prendre la fuite ou à montrer les crocs. J’offre toute la terre en pâture aux étoiles.

        

Il pleut sur la margelle du silence. Le mot humide monte à la bouche. Je demande si peu. Je demande la paix, un éclat de lumière dans l’ombre de chaque homme, un pain pour chaque bouche, une bouchée d’étoiles dans la grande nuit du monde, quelques mots, quelques phrases, une brassée de fleurs  dans la cabane d’outils, un bouquet de jonquilles pour le pot du chagrin, un petit bol de larmes remplaçant le dégoût, un air de musique dans la musette du cœur. C’est enfant que l’on court plus vite que la mort. En vieillissant, on claudique avec elle. On s’obstine à bercer la barque sur le sable. On écope les coups. On crochète la mémoire avec les doigts des mots. La peau collant aux os, on se fait une petite laine avec des souvenirs usés jusqu’à la trame. Il arrive que la poésie ne fasse pas son âge, qu’elle triche avec le temps. Je redeviens l’enfant que je ne fus jamais. Les heures maquillées ont le regard d’un fou. À défaut d’un service après vente, je répare les pages d’un vieux cahier jauni. J’ajoute ma présence à la croisée des routes.

        

Il fait un temps où les oiseaux s’égarent, où la pluie tombe en pleurs. C’est sans même la connaître qu’on habite la maison de l’être. On ouvre toutes les portes, les tiroirs, les fenêtres. On se cogne au chambranle. On se perd dans la cave. On scrute le grenier. Les choses qu’on possède finissent par nous posséder. Il faut sortir de soi pour ne pas que le corps se transforme en prison. Dans le pire du cœur humain, une bonté subsiste. Même la douleur devient poussière. La vérité laisse des morts sur la langue. Être n’est pas encore. L’infini reste à venir.

Publié dans Prose

Commenter cet article