La moindre fleur

Publié le par la freniere

Dans le village d’imbéciles où j’habite, j’ai souvent l’impression de parler un langage que personne ne comprend. Pour qu’on me voit et qu’on m’entende, je dois disparaître dans la même langue qu’eux, parler d’autos ou du prix des skidoos. Je vis entouré de fantômes, en tête à tête avec la solitude. Je ne sais même pas si je m’écoute moi-même. J’écris du cimetière, là où les morts s’alignent dans leurs espèces d’automobiles en panne. Plus loin, plus haut, les collines déplient leurs coussins de verdure que le taupin du vent écrase de sa tête. Il souffle comme il peut dans le sifflet de l’air. Les yeux de l’herbe brillent sous leurs lunettes de rosée. Qu’arrivent-ils à voir que je ne connais pas ? Certaines images prennent le large comme les cerfs-volants flottant à la pêche aux nuages. Je rajeunis en vieillissant. Je joue aux billes avec des mots, à la cachette avec la mort, à l’élastique avec la vie. Je saute des deux pieds entre les lignes d’un cahier. Les mots courent dans ma tête comme le vent dans les feuilles. Je cherche au fond des choses un passage secret.

 

À chacun son petit pas dans le grand brouhaha. Même si la vie n’a pas de sens, ce n’est pas une raison d’être cynique. J’ai plus appris du rêve que des coups sur les doigts. De toute façon, tout fait semblant d’être réel. Si vaste soit le monde, une petite pluie le rend encore plus vaste. La moindre fleur agrandit l’espérance que les gestes de l’homme ne cessent de détruire. Je me retranche du commerce des hommes. Je partage désormais le désarroi des bêtes, des forêts, des montagnes. Les mots sont ma dernière enveloppe. On verra bientôt l’amande ou le noyau, sans rien pour contenir la sève, ni autour ni dedans. Je ne sais plus ce qui retient ensemble mon amalgame de glandes, le corps ou la parole. Dans la lumière qui se dévore elle-même, je m’avance vers où sous la voilure du souffle ?

 

Publié dans Prose

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