La mort subite du bébé phoque

Publié le par la freniere

La rue principale brillait à l'égal d'une portion de banquise sous un hublot de lune embuée. Les nombres se déplaçaient de façon débutante, comme s'ils avaient subi une opération du bassin et oublié leurs béquilles à la maison.

Il régnait un froid plus que polaire. Quand on parlait, les vocables gelaient en route en suivant une procédure à la lettre. Le son se transformait en buée, puis en glace. Ensuite, il fallait lire dans l'air, très vite. Ceux qui avaient l'habitude de regarder des films en version originale sous titrée s'en sortaient à peu près. Les autres s'essayaient à déchiffrer directement les messages sur les lèvres bleuies d'autrui. Mais en cas de gros mot ou d'exclamation, le visage disparaissait derrière l'éphémère solide et il était impossible de savoir quel titre nous avait été décerné.

Tout le monde était handicapé, sauf les muets. Les conversations se perdaient dans les éclats de voix translucides avant d'exploser sur le sol en gerbes d'étincelles cristallines. On ne se comprenait plus. Mais cela n'avait rien de nouveau. Simplement, les malentendus finissaient en poudre.

De leurs studios douillets, les paroliers du spectacle commentaient le phénomène à grands renforts de superlatifs. On apprenait en l'occasion qu'il existait aussi des spécialistes de la congélation du son en plein vol, comme il y en a de la mort subite du bébé phoque ou de la combustion instantanée les jours de barbecue. Les théories du réchauffement climatique prenaient des glaçons dans l'aile, mais ses défenseurs maintenaient mordicus que dans tous les cas, on finirait refroidi.

Les nombres pressentaient cela. C'est pourquoi ils mordaient la vie à pleines dents, en évitant toutefois, du moins à ce stade des civilités, de mâchouiller leurs congénères.

 

Jean-Michel Niger

 

Publié dans Poésie du monde

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