La neige marche

Publié le par la freniere

La neige tombe en aveugle. Je me suis fait des yeux pour traverser l’hiver, des mains pour tourner les pages, des bûches pour  nourrir le feu, des pas de Petit Poucet pour retrouver ma route. J’ai posé mon cahier sur la table. Un cerne de café au milieu d’une page préfigure un poème. Certains mots viennent de loin, de l’arrière à l’avant, de la base au sommet. Il y a entre les livres et l’homme des coïncidences magiques. Elles me servent d’appui quand mon crayon claudique. Je cherche la lumière bien au-delà du jour. Suis-je un fantôme parmi les vivants ou un vivant chez les fantômes ? Un crayon entre les mains d’un vieux reste un jouet d’enfant. Il permet d’échapper à la cage du temps. Il fait bouger le monde sous la peau des mots. J’écris debout adossé à l’air libre et dépliant mes doigts pour toucher l’horizon. Je mets les pieds dans les bons plats et la mort en exergue. Je vis dans le miracle des naissances, l’albumen des plantes, l’albumine des œufs, les germes de croissance. Je trace dans la terre un grand chemin d’oiseaux. Un brin d’éternité s’ajoute à la meule de paille. J’habite à l’intérieur d’un homme mais il m’arrive d’en sortir. Tout communique et se complète. Tout ce qui est là-bas est ici. Les champs de blé ont des barbiches de chèvres, les arbres des cheveux, les tortues une carapace de temps. Sous le poids de la pierre, les insectes s’inventent un monde de légèreté. On remplit de fantômes l’espace qui nous reste. Au milieu du silence, j’entends la mort d’une mouche, la naissance d’un bruit, l’ouverture d’un œil. J’atteins le creux au fond des hommes.

        

Narcisse est devenu aveugle à force de se voir. Lorsque l’angoisse me démange, je gratte la peau des mots. Le ciel manque de bleu. Les enfants des nuages ont mis trop de couleurs. Il n’y a qu’un rien d’homme pour une goutte de femme, un atome d’espoir pour une tonne de bombes, une faim démesurée pour une miette de pain. On a oublié que l’homme et l’animal sont frères, que la femme et la terre sont sœurs. Malgré les rides et les années, le temps intérieur ne change pas. La vieillesse y côtoie l’enfance dans une pensée commune. Toute une gamme de mutations permet la naissance, de la couleur au son, de la graine à l’écorce, de la lune aux marées. Chaque homme aurait pu naître fleur. Tout communique mais l’homme n’entend plus que l’appel du dollar. Il faut écouter le murmure changeant des feuilles, les fluctuations de la lune, les vibrations d’insectes pour en saisir le sens, protéger le cri rauque du huard contre le son des tiroirs-caisses. Il faut prêter l’oreille au bruit que font les araignées dans le concert du monde. L’abeille trône dans le royaume des fraises. L’insecte fait son pain dans la maison des herbes. Les chats consolent les peines de cœur. Quand les cigales chantent, j’écoute le soleil. L’air respire par un lainage tissé de trous. Les mures poussent mieux sous le chant des oiseaux. L’espace est une porte, le temps une fenêtre. Je fends les mots dans une bûche et je les brûle par la bouche.

        

Il y a des matins où tout se ponctue par amour, la virgule d’un lézard, la prose d’un jardin, l’apostrophe d’un oiseau, le soleil boudeur entre les parenthèses des nuages. Dès le premier mot, je me suis brûlé la main. Elle continue de flamber quand je touche un crayon.  Je suis séparé du monde par l’épaisseur d’une feuille de papier. J’en suis uni par toutes les pages blanches où mon sang forme des lettres. Comment peut-on être banquier quand on a lu Dickens, soldat quand on a lu Prévert, muet quand on entend la mer ? La prière pour moi, c’est l’herbe qui s’incline, c’est la source qui coule, c’est l’orage qui gronde, c’est l’homme qui se dresse. La beauté sauve le monde. Elle est une incarnation de l’amour, plus encore qu’un enfant. On meurt à chaque instant, mais au dernier moment la mort s’évanouit. Les mots passent plus vite que le temps. Je m’essouffle avec eux pour toucher l’inconnu. Il arrive qu’une phrase soit une marche qu’on manque. Il faut de l’imparfait pour que les mots soient justes. On n’écrit pas pour remplacer un Dieu. On le trouve partout, de l’ordure au cristal, des bols de café aux balles dans la peau. Il y a trop de croix partout. Nous adorons la mort au lieu d’aimer la vie. Il n’est pas normal que le ciel soit un fardeau pour l’homme. Même les mésanges le soulèvent. Je ne partage pas toujours la route avec mon ombre. J’ai les pieds qui s’écartent de l’impossible au rêve.  

Publié dans Prose

Commenter cet article