La poésie trace la route

Publié le par la freniere

Il fait si froid. Les jurons gèlent sur la langue. Il faut plus de salive, plus de cœur à l’ouvrage, plus de pain sur la table. Je jette l’alphabet dans le trou du langage. Ce sont ses mots qui habillent le mieux l’homme. En s’approchant du centre, on redécouvre le petit. Le pois, le grain de blé, le pépin, la semence sont aussi grands que l’univers. Le ciel est bleu. Le ciel est haut. Le ciel est beau comme un poème dans une langue étrangère. Ce qu’on ne comprend pas souligne ce qu’on sait. On traverse les mots sans toucher leur substance. On traverse les mers sans parler au voisin. On traverse la vie sans connaître la route. Lorsque j’écris la rose sur la terre en papier, c’est une ortie qui pousse. Ce ne sont pas les chauves qui portent le chapeau. Ce ne sont pas les incroyants qui dilapident le bon Dieu. Ce sont les croyants qui lapident les autres. Ce sont les bons vivants qui tirent le diable par la queue. L’obsession du paraître fait de nous des aveugles. Du brin de laine au fil de fer, la douceur s’est perdue. Entre le château de cartes et le poing sur la table, l’espoir s’étrécit. Depuis que j’ai quitté la ville, les arbres sont ma foule. J’écris pour être plus vivant, pour nettoyer le monde. Mon stylo passe le balai sur le plancher du cœur. Entre les pourquoi et les jamais, la poésie trace une route.

        

En regardant la plupart des adultes, il est difficile d’imaginer l’enfant. Comme une dette sur l’océan du monde, nous sommes nombreux à déchirer le bilan. Nous échangeons nos mains pour quêter, nos yeux pour pleurer, nos mots pour renaître, nos gros mots, nos trous de bas, nos trous de balle, nos trous dans le budget. Le marchand, le guerrier et le prêtre travaillent à faire de nous une chair à canon. C’est pour eux que je porte un visage d’idiot, que je cache mon âme sous un habit d’emprunt et mon sourire derrière la main. Il ne faut s’habituer à rien, surtout pas à l’amour. Nos possessions, nos biens, nos objets ne sont que des ruines futures. Il faut s’en tenir à l’âme. Dans le sommeil de la langue, les rêves sont des mots. Dans les gravats psychiques poussent des pissenlits imaginaires. Je m’y tache les doigts, saupoudrant de jaune la blancheur des pages. Toutes les grandes choses commencent avec rien. Elles sont du peu dont on fait l’absolu. Je vois ce que j’espère dans les bourgeons qui gonflent, dans les plantes qui lèvent, dans les yeux des enfants.

        

La surabondance se dit dans une langue famélique, pleine de colonnes de chiffres. C’est une terre brûlée où ne pousse que l’envie. Toutes les religions sont bâties sur la haine. S’il y avait une parole de Dieu, ce ne serait sûrement pas la bouche des canons. Toute vérité n’est toujours qu’à demi. Le bout du monde n’est que le bout de rien. La flamme au fond des yeux laisse entrevoir l’incendie. Il m’a été donné de vivre avec un loup. Il m’a appris bien plus que les livres de classe. Dans la poussière des années, je pousse ma brouette pleine de vieux mots qui chantent. J’emmène l’âme à ses grosseurs. Je repère à l’odeur les fleurs invisibles. Le proche et le lointain se tiennent par la main. Le corps est un mélange d’argile et d’esprit, d’ordures et de beauté. J’écris comme une poule couvant des œufs abandonnés, une louve qui allaite un renard, une pierre qui enfante l’humus, un stylo qui fait le paon sur le grillage de l’aube, un cheval fou secouant la crinière de sa voix, comme un enfant qui ne tient plus en place et secoue la pesanteur du sérieux, un écolier rebelle aux leçons bien apprises, un sac d’os et de poils où se réfugie l’ange quand il râpe ses ailes entre les lignes d’encre. J’ai toujours aimé l’alphabet. J’aurais du en rester aux mots au lieu de faire des phrases complètes. On ne creuse pas impunément dans la terre des livres. Le sang des morts se mélange à l’encre du stylo. On s’arrache les yeux pour apprendre à voler.

 

Il y a trop de mots vides de nerfs et de sens, trop de muscles privés de sang, trop de pensées exsangues. Passé l’enfance, c’est avec la langue que j’ai touché le monde. Je noircis mes cahiers avec des cicatrices glanées sur la peau de chacun, des citations d’oiseaux, des parenthèses d’ombre. Je ne fais que répondre aux lettres des saisons, leur alphabet de fleurs, d’odeurs, de secondes, leurs mouvements de lumière. Les communions d’église ne sont que faux-semblants. Parmi les enfants pauvres, il y a toujours un ange fouillant dans les poubelles et mangeant avec eux un bout de pain rassis. Je ne cherche pas midi à quatorze heures. L’amour est la seule réponse à la vie. Je n’ai pas trahi l’enfance ni renoncer aux lettres pour empiler des chiffres. Je mets debout des phrases avec l’odeur des pommes, le goût de l’eau, la métamorphose des insectes. Je cherche à mettre dans mes bras les gestes qu’il faut faire. Ce point du cœur où l’empathie devient réelle doit dépasser les mots. Ce qui nous échappe dans la mort nous échappait déjà dans la vie. J’ai vu ma femme sourire durant son agonie et devenir lumière. Même mon loup Chibouki semblait transfiguré. Son hurlement de silence se poursuit dans mes mots.

Publié dans Prose

Commenter cet article