La renarde

Publié le par la freniere

Depuis des jours elle est proche de la ville. Elle doit avoir faim, les hivers sont rudes. Certains l'ont caressée dans le sens du poil, ont donné de la nourriture, des mots, des sourires, une sorte d'attendrissement. Après tout, les hommes ne sont peut-être pas ce que lui dicte son instinct ! Elle renifle les bords de routes, dort dans les bosquets, tente la reconnaissance d'autres lieux, autres contacts. Parfois elle s'assoit près des jardins. Elle observe. Elle flaire des souffles, des messages brouillés. Des choses l'alertent. Une méfiance va de ses narines au vide domestiqué, aux bruits parasites, aux odeurs troubles. Elle perçoit la cruauté, la bêtise, l'indifférence. Elle renâcle un désordre loin du fondement légué par sa mère, et la mère de sa mère, et toutes ses mères depuis la première cellule. Alors revient l'alarme, la terrible et salutaire alarme. La peur. Ah ! La peur, imprévue, violente, redoutable, invasive. La peur les crocs bandés. Son désarroi secoue les complaisances. Fuir. Fuir l'engourdissement, l'asservissement, la crasse dorée. Retourner au silence rêche des montagnes, la faim au bout des pattes. Revenir à la tanière élémentaire et le sens du passage. Rallier l'étrange appel qui nomme sa chair et son aptitude. Un temps de réserve s'avance. Le suivre. Un éclair maigre de renard roux traverse les asphaltes, retrouve l'ingrat chemin, les anciennes traces. Il neige sur l'austère campagne. Chaque flocon percute le souffle chaud, profond. Souple, tous sens en éveil, énergie tendue, elle court la renarde. Chacun de ses muscles pulse une reconnaissance.

 

Ile Eniger

 

 

Publié dans Ile Eniger

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