La réponse des feuilles

Publié le par la freniere

Trop de mots se suicident sur le lieu des massacres. J’écris pour que l’enfance comme un oiseau cassé renaisse de ses ailes, pour que l’arbre m’apporte la réponse des feuilles et donne du sens à ma souffrance. Sur la page des jours, chaque phrase vit de mon sang. Trop de choses nous dépouillent de nous-mêmes. Je fabrique de l’eau avec le son des mains. Je colore l’absence avec le sang des mots. Je secoue de ma voix tous les rideaux en flammes. Ça parle en moi, que je l’écrive ou non. La nuit est un gros chat qui rêve. Sa queue s’étire comme une phrase. De plus en plus souvent, je me pince la peau pour voir si j’y suis. J’ouvre la porte sans raison. Je me demande encore ce qui manque à nos vies. Dans la classe des jours, les hommes se répètent la leçon des douleurs. Le passé mal passé recompte ses faux pas sans trouver l’équation. Je n’ai plus de valises. À quoi serviraient-elles ? J’ai tout mis dans mes yeux, la ligne d’horizon, le vol des oiseaux, le poids de la montagne, les vagues de la mer. Ma dimension dans le monde est celle de mon corps.

        

Les blessures qu’on enterre ne cicatrisent pas. Je voyage à l’estime sur le froissé des pages, entre les joies de plume et les larmes de l’encre, les bouts d’enfance et les craquements de vieux, la douceur de l’eau et le grincement des choses, les radeaux de nuages et la fumée qui tangue. Je vis entre deux rives, d’un côté Édith Piaf et de l’autre Hegel. La vie se tient tapie entre les couacs et les arpèges. Toute musique se doit de jouer un peu faux. Je déserte la foule pour habiter le monde. Je ne mets pas le vent dans un bocal. Je ne coince pas la vie entre les parenthèses. Je mets la mer dans un mot et des reflets de lune sur un lit de buée. Je donne au pain des battements de cœur. Il y a des épines partout, des piquants, des épics comme disait ma fille à l’âge de cinq ans. Les yeux piquent après qu’on a braillé. Je ne sais si les portes préfèrent les départs ou bien les arrivées. Ça dépend, j’imagine, du passage d’un ange ou du poing que l’on dresse. Il y en a qui dénigre l’amour comme on reproche aux roses leurs pétales. À défaut de bonheur, on dit coucou aux apparences. On flirte avec le rêve.

        

Mes mots s’entêtent à crever la terre du papier. Orphée de pacotille, je ne remonte pas de l’enfer, je descends les poubelles, stylos à l’encre sèche, gommes cassées, poèmes rejetés, boules de papier parmi les os de poulet et les choses trop vieilles. J’échafaude un escalier de pas dans la maison des routes. Sur l’établi des syllabes, je mets de l’ordre dans les clous, les vis avec les écrous, les points sur les i. J’ajoute quelques mots dans le bocal des métaphores. Le fil de la voix n’arrête pas de casser comme un vieux bout de laine, un cheveu sur la soupe, les agrafes du cœur. Il arrive que le ciel soit laid. Les gros nuages ont l’air d’uniformes déteints. Certains entrouvrent leur braguette et pissent leur dépit. Le paysage a l’air d’un journal trop lu. Il est fripé comme le monde. Le temps qui passe est en retard et la misère se réfugie dans un asile de bras nus. Sur ma table de travail, les mots restent coincés dans une montagne de stylos comme des os dans un charnier. Il y a tant de vie avant la mort, pourquoi s’en faire un enfer ? Pourquoi s’enfermer dans le cercueil des dogmes ? Pourquoi tant de suaires faits de papier monnaie ? Les couleurs sont bleues au pays de la neige. L’alphabet est une cour des miracles. Le a y rampe jusqu’à z. J’avance dans la nuit avec un bruit de pages. Malgré les ronces et la poussière, la lumière, je la déterre avec mes dents. Ce qu’on cherche recule à mesure qu’on avance. J’écris pour animer le livre vide du corps.

Publié dans Prose

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