La roue de fortune

Publié le par la freniere

La roue de fortune écrase plus de doigts qu'elle n'enrichit les hommes. Les marchands de sable ont déjà commencé à polluer le désert. Sur les derniers lopins de terre, on ne cultive plus que des nains de jardin. On offre aux prédateurs la chair des enfants, les rêves les plus fous. Il n'y a plus dans le miroir qu'un bouquet de narcisses embué par la mauvaise haleine. Pour engraisser les millionnaires, on laisse à peine aux pauvre gens quelques miettes de pain et quelques grains de riz. Ils doivent boire leurs larmes pour apaiser la soif. On ne recule pas la ligne d'horizon avec des bulldozers. On n'éloigne pas la mort en maquillant les rides. On ne compte pas les zéro qui s'ajoutent aux secondes sans en payer le prix.Ce n'est pas la façon dont les gens lisent qui détermine l'écriture, mais bien le choix des mots. Il faut tendre la main sans dévorer les doigts, aimer comme on respire sans se fermer les yeux, hisser la vie plus haut sans baisser les bras. Les plus beaux mots ne retiennent pas la mer dans une cage en papier. Elle finit pas noyer les plages du cerveau. Seules des épaves de phrases subsistent sur la page. Je ne fais que noter la liste des débris.

Il ne reste plus rien de mon jardin d'enfant. On a coupé les vieux chênes, bétonner le ruisseau. On peut toujours refaire du pain, mais les montagnes qu'on rase ne repoussent jamais. J'ai mis le temps entre nous comme une chape de vie. Je te rejoins dans les mots que j'écris, toi la mère, moi le fils. Là où le pain vient à manquer, j'écris à partir du blé, de la terre et du temps. Toute vie n'est qu'attente, une porte qu'on ouvre, un train qui ne part pas, un voyage arrêté. Le présent est imparfait. Le passé n'est pas simple. Tout se conjugue à l'avenir, même ce qui n'arrive pas. J'écris en attendant. Il ne faut pas naître en vain, n'être qu'un corps. Je crois à l'âme dans la matière de l'homme, un bout de la lard flottant dans les fayots en foule, un trognon de pomme, une braise mal éteinte rallumant l'incendie. Il est rare que toutes les fonctions du corps soient unanimes. Il y a toujours un rein qui dérape, un sein qui dépasse, un muscle qui s'entête à tenir la note, une fesse qui louche, un organe qui coince, des neurones qui s'ébrouent comme des vieux en permission d'hospice. Le temps patine ce que l'instant dessine, les cicatrices de l'espace, le liséré des heures, les traces qui résistent. On met des falbalas aux à-côtés du cœur. On invente des ailes aux bras des chaises roulantes. Qu'on habille de neuf la chair pourrie du monde, son odeur persiste. Au nom du pétrole, de Dieu et de l'argent, on cache des armes dans les berceaux d'enfant. La mort n'est pas une réponse, mais une autre question. On n'en finit jamais avec le doute. De la table d'écriture, il arrive que le silence pende comme un micro cassé. Les mots grésillent avant de se taire. L'alphabet s'égoutte lettre par lettre dans la soif des pages. Le verre vide se remplit jusqu'à toucher les lèvres. La langue est la meilleure ou la pire des choses. Tout dépend des paroles. Où que l'on aille, quoi que l'on fasse, on transporte toujours son cadavre avec soi.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

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