La soif des hommes

Publié le par la freniere

Pourquoi des mots d’amour quand on veut de l’argent, quand la mort suffit aux marchands de cercueils ? Le seau du puits a rongé sa corde et l’eau ne monte plus. Des sarcophages à roues ont remplacé la marche. Les tentacules des banlieues étouffent l’herbe folle. La compassion n’est plus qu’une bonne conscience paraphée par un chèque. Les yeux s’éteignent quand les écrans s’allument. Les cœurs se ferment comme un poing sur un billet de banque. Dans un monde de ferraille, chacun cherche une clef. Je ne réponds plus qu’à l’appel des sources, à la prière des chevreux, à l’appétit des pommes, à la soif des hommes, au sucre des érables, aux voyelles qui fument comme une assiette de soupe. Ce sont les vides entre les mots qui soutiennent le texte. Chacun y trouve ce qu’il veut. Il y a des fées cachées dans la marge, des oiseaux près de la boîte aux lettres, des cailloux sur la route, une nuée d’abeilles du côté des lavandes, des œufs de fleurs dans les bulbes terreux. Mon corps est fait de pain, de sel, de rêve et de néant, d’une voix qui afflue vers l’oreille des choses. La route ne mène qu’à elle-même. J’écris dans la nécessité, comme on crache ou comme on pisse. Je quête sur la pierre les débris du soleil.

         

Mes mains cherchent l’orage ou la douceur du temps. Mes pieds trouvent la route sans savoir où aller comme le son d’un flocon qui tombe sur la neige. Mes mots cherchent la phrase, quelque chose de vague tout au bout de la langue, un souvenir égaré dans un trou de mémoire. Mes yeux quêtent l’azur, une éclaircie de paix dans la forêt des hommes. Je lave mon âme sur du papier avec de l’eau écrite. La pierre des tombeaux n’empêche pas le regard des morts. C’est au-dedans de soi qu’ils jugent notre vie et jaugent notre amour. Dans les yeux d’un enfant, le papillon est une fleur qui vole et l’arbre est un géant qui soulève le ciel. Dans les milliers de langues, le mot amour est un baiser. Le mot tendresse est un prénom de femme. Les hommes n’ont rien appris. Ils marchaient dans la grotte et rampent à la banque. Je tends mon ignorance au savoir des bêtes. Ce sont les plantes qui me parlent de vie avec des mots qui bruissent, des voyelles d’odeur.

         

Les hommes vont à Dieu en piétinant les autres. Ils prient pour la patrie mais meurent à la vie. Quand un diable habite l’homme, un ange n’est pas loin pour écarter l’enfer. Je n’ai jamais de pain d’avance mais j’ai des rêves plus immenses que la faim. Écrasé sous l’averse des mots, aurais-je le temps de fleurir avant de m’en aller ? Le jardin est de pierre, la terre si étroite. Au milieu de toutes les misères, la poésie persiste et signe, celle des pauvres et des enfants, celle du pain et du pollen, la musique du vent, les mots qui tintent dans la besace du silence, le son d’une fleur qui éclot, d’un bourgeon qui éclate, un coquillage contre l’oreille, la pourriture nourrissante des saisons et des feuilles, les doigts tour à tour posés sur les narines d’une flûte, le cœur que donne l’amoureux à la femme qu’il aime et l’émotion de l’homme qui découvre la mer. Les nuits où j’ai trop mal à l’homme, le ciel me soulage. Les nuages m’apprennent à retenir mes larmes, les orages à pleurer sans réserve. Devant une forêt, un brin d’herbe n’a pas honte. Ses racines s’accrochent au même cœur de terre. Mes idées prennent l’air dans le vol des outardes. J’aime la terre avec mes tripes, le ciel avec mes yeux, la route avec mes pieds. J’affronte la mort avec des mots.

         

Celui qui part n’arrivera jamais. Il transporte avec lui le son du premier pas, le pas du premier homme, le râle du dernier. Toujours l’eau me revient. La rivière où je suis né remplit mon encrier. J’y puise mon enfance. J’habite l’origine. Ici, l’harmonica de l’eau m’entraîne vers le lac. Le rouge à lèvres du sang a déteint sur la page. Quand une abeille se pose sur la rose des vents, elle butine le nord et me laisse le sud. Quand les yeux sont trop mous, le paysage pleure. Les images sont floues. Les regards sont floués comme les chouettes clouées aux granges d’autrefois. Je n’ajoute pas mon pas aux routes balisées. Je garde intacte ma révolte. Je m’égare en chemin, laissant des mots derrière les mots, des métaphores sur les choses. J’affronte la misère avec mon sang vivant. J’écris avec des mots afin qu’ils me répondent. Je redresse les arbres à l’intérieur de moi. Je mets le fleuve debout entre deux métaphores. Je voudrais que mon corps s’embellisse de terre, que les astres me parlent, que les radios se taisent devant les chants d’oiseaux. Chaque geste nourrit la main. Chaque caresse la transcende.

         

J’ai cherché ma jeunesse dans les mots, je l’ai trouvée au lit avec la mort. Face aux tours à bureaux, je n’offre qu’un espoir, à peine un brin de paille, la grâce d’une fleur voulant quitter sa tige, la peau d’un mouton noir luttant contre le froid, une pluie qui baise un front, un bras qui donne l’accolade, la langue du soleil sur la peau d’une femme. Je ne suis jamais là dans une file d’attente. J’ai la tête ailleurs, dans une nuée d’abeilles ou le souffle d’un loup, dans l’herbe chevelue ou l’eau d’une rivière. Je retraduis le monde en larmes ou en caresses. Des mots s’agitent lorsque les lèvres bougent et pétrissent le vent. J’ai trop vu de soldats, de banquiers, de curés. Je me cache dans la peau des amants, l’écale des amandes, le sourire des fous. Quand l’amour est absent, on frappe constamment à la porte d’à côté où habite la haine. On frappe tout ce qui bouge, de l’enfance à la mère, de la terre à la mer, de la bête à la belle. Il arrive que les choses et les mots se confondent. La poésie prend source dans les symptômes du réel. Du bord révolté de la tombe, un mort se tient debout. Il fut tué par l’injustice. Le poème est un creux dans le ventre, une lumière dans la nuit ou simplement la goutte qui manque à la pluie.

Publié dans Prose

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C
<br />  Le poète n'invente rien, il regarde il voit il  traduit à travers le réel. Merci JML de nous le dire ici : La<br /> poésie prend source dans les symptômes du réel.<br />