La souffrance des arbres

Publié le par la freniere

Le clocher se réveille avant moi. La ligne d’horizon continue de monter. Le bonjour des oiseaux s’envole d’un bosquet, défroissant la lumière. Le jardin rêve encore de fleurs inconnues. Les coups de feu, les épines et les clous sont remis à demain. En me levant, ce matin, j’ai un poème sur la table comme un dessin d’enfant complété par un autre. J’ai du me lever cette nuit et heurter du crayon la peau blanche du rêve. La terre du dehors et celle du dedans se confondent parfois selon ce qu’on y sème. Il n’y a pas d’événement unique. Tout arrive toujours. Tous se ressemblent quand ils tombent en poussière. J’apprends comme les chats curieux de tout, les ermites ne cherchant rien, les serrures trouvant la clef des champs, les enfants prenant goût aux voyelles. Je n’apprends rien du tout mais un peu tout de rien, la mer par le sable, les années par la peau, l’enfance par les larmes. J’apprends peut-être du comment, du substantif au substantiel. J’apprends à lire dans les mains, à perdre haleine, à perdre pied. J’apprends à boire dans les rivières taries, à voir dans les choses ce que les choses voient. J’apprends le nom des fleurs, le nom propre des vents, la sale vérité, le pluriel du seul, le singulier des autres, la souffrance des arbres.

        

Quittant les équivoques, je retourne la terre. Je ne reçois pas d’ordres. Je ne vis plus un coussin sur la tête. Je n’ai pas d’arme. Si on m’attaque, je sors un dictionnaire et je tire au hasard quelques définitions. Je tiens une fleur dans la main, une pierre dans l’autre. Je me déguise en loup, en dame de Manet, en tournesol aveugle, en arbre qui veut boire, en bateau qui gémit car le port est trop loin, en homme quelque fois. Je calque mes poèmes sur les traces des bêtes. Je m’enfonce dans l’épaisseur du monde, écorce par écorce. Avec le temps, mon Bic est devenu un doigt, celui de la main gauche que tous les autres tiennent. Mes bras émergent de la page. Mêmes les beaux jours mènent à la mort. Les mots ne  brisent pas le silence. Ils peuvent même l’amplifier. Dans la matière du monde, tout se perd avant de se refaire. Les heures se calculent en secondes incomplètes. On passe sa vie à remuer des clés sans trouver de serrure. On sème des cendres au lieu du blé. On marche, on marche, mais on n’arrive jamais. Entre le vide et le plein, les mots tracent une ligne, donnant un corps à l’invisible. Il est difficile d’imaginer que le néant soit vide. On s’accroche au rêve, à l’imagination. On réinvente le monde avec des bouts de bois, des pinceaux, des crayons. Tant qu’un peu d’amour se cache derrière les grimaces, l’espoir peut survivre.

Publié dans Prose

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