La source au fond du puit

Publié le par la freniere


J’écoute avec les yeux. Je vois avec les mains. Dans un panier abandonné, aux fleurs disparues, l’âme des parfums résiste. La bête cachée se montre dans son cri, la source au fond du puits. Le matin se lève le nez dans un verre d’eau. Les fleurs frappent à la porte. C’est beau de regarder le ciel. Les arbres tirent la langue. Le soleil me sourit sur l’émail de l’évier. Le jour peut commencer, la nuit plier ses rêves, replier ses beaux draps. Le café bout. Le temps boite. La terre ouvre ses bras et les yeux des bouleaux. Mon chat fait sa toilette et mon chien cherche un os. La colline a relevé sa jupe et le vent la caresse. Je regarde dehors. Les arbres ont changé de place. L’érable fait le pin, le cèdre le pommier. Ils doivent s’amuser. J’interroge un oiseau, c’est une pierre qui répond.

Il y a un blanc sur le cahier. Un poème s’est enfui. Je dois chercher mes mots. Le pain converse avec le beurre, le sel avec le poivre. Une phrase surgit on ne sait d’où entre le poêle et le frigidaire. Je dois semer des mots dans le jardin verbal. Je dessine une vache avec le mot étable, une mine à ciel ouvert sous mon crayon de plomb. Dehors, les écureuils nous invitent à la course. Les herbes font de l’œil aux lèvres des nuages. L’aube vient téter la lumière de l’eau près d’une tache d’ombre, les perles de rosée sur la dentelle verte. J’écris en m’éveillant. Les mots ramassent tout : herbes folles, pourriture, palimpsestes de grès, images, feuilles mortes. Chaque geste est un mot dans le corps du poème.


La boite à malle bouge. Des gnomes s’y chamaillent en riant. Que dira le facteur ? Une voyelle se pose sur mes plantes verbales. C’est une abeille sémantique, une butineuse d’encre, allant de page en page. Le soleil pose sa tête sur les jambes du fleuve. Toutes les vagues frissonnent et les rives s’écartent. J’écris dans le jardin une lettre aux enfants. J’habille le néant et met le coeur à nu. Un chevreuil s’attarde, tournant les pages du silence, humant l’air et l’espace. J’habite ce matin dans un tableau de Monet, un livre d’Éluard, une cervelle d’oiseau. Je parle avec les mouches et les poteaux de galerie. «Comment va le fantôme installé dans la grange ?»


J’imagine la terre sous le sol, ses racines à l’envers peuplées par les lutins, les fées, les vers de terre. Les taupes font de trous pour cacher l’infini. Tout un peuple d’insectes réinvente le ciel. Qui signera son nom au bas du paysage ? Qui donnera ses mots pour nourrir l’espoir ? Qui mettra le temps dans une valise et la valise à la consigne ? À la gare des départs, je prends la queue des arrivées, en espérant tout de même que les wagons déraillent, que le train de vie s’arrête à chaque rêve d’homme et l’emporte plus loin. Je veux des mots solides comme des pierres où s’asseoir, des chemins sans issues. L’audiophone d’un sourd s’amuse avec le vent. On entend le tonnerre ou le murmure des pierres. Je ne suis qu’un crayon qui danse sur la page, cherchant des métaphores, des lucioles, des pierres. Je feins d’être un érable pour écouter le vent et lire dans l’eau qui tombe un autographe des nuages. Je ne lis pas de gauche à droite mais d’une feuille à l’autre, de pollen à pollen, de la tête à la main et de la mer aux coquillages.


Si nous avions des ailes, où pourrions-nous voler ? Le ciel est encombré de dieux, de faux anges et d’avions. Mes phrases perdent leur point comme des petites filles courant après la balle, des chiens après leur queue, des bègues après leurs mots. Sans la mort tout au bout, il manquerait quelque chose à la vie. Ce serait comme un livre sans mots, un peintre sans couleurs, un visage sans rides. On croque aussi la mort dans une bouchée de vie. Je participe à la lumière tout autant qu’à la nuit. J’écris d’un seul tenant, sans autre appui que le silence des victimes. J’aime les mots mettant le corps debout, l’âme bien droite, redressant la colère, mélangeant l’espérance avec l’encre et le sang et la métaphysique avec les cris du cœur. Même si je manque d’air pour tirer d’un roseau toute une symphonie, je n’échangerai pas le sou noir de l’art pour tout l’or du monde, le trésor des voyelles pour un billet de loterie, l’ivresse des moineaux pour les hourrah de la foule. Je suis un étranger partout sauf dans les bras des mots, mes lèvres qui remuent, les phrases que j’écris.

 


Publié dans Prose

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