La terre des fossoyeurs

Publié le par la freniere

Sur la terre des fossoyeurs, il y a toujours un jardinier. Il y a des mots de pierre qui deviennent des fleurs, des mots de cœur en pot, des mots de tête qui parlent avec les mains, des pensées de jardin et d’autres de papier, des idées noires qu’il faut laver souvent, des poings levés qui s’envolent en oiseaux, des mots de terre et de semences, des mots de bouche qui se transforment en gestes, des mots de paix tachés de sang, des mots d’amour qu’il faut redire souvent, des mots de désespoir qui se transforment en rêves, des mots d’espoir, des mots dits sans savoir, des mots en colère qui deviennent caresses, des mots doux qui rougissent, des mots durs, des mots fous pour dire la sagesse, des mots blessés qui nous guérissent, des mots qui forcent à vivre, des refrains dans la tête, des mots aveugles qui résonnent, des mots de bête qui raisonnent, le sel des mots qui assaisonne la soupe, une fusillade de mots désarmant les soldats, des mots qui volent et se jettent à la mer dans le cri des mouettes, des mots bannis dont on fait des bannières, des gros mots qui servent à prier, des mots de chauve tirés par les cheveux, des mots de fauve dans la jungle des villes, des mots de gares traversées, des mots d’herbe savante dans les matins malades,  des mots sans laisse assis en chien de fusil, des mots pieds nus dans l’herbe folle, des mots chaussés pour la grisaille, des mots faits femme, des mots de mains et de courage, des mots de pluie qui tapent sur la tôle, des mots de faim qui cognent sur la table, des mots de voyageurs qui frappent à la porte, des mots qui dansent du balai au ballet, de drôles de mots que l’on croyait perdus et qui frappent à la porte, des kilos de vache maigre qui beuglent à la lune, des mots de chat qui narguent le chiendent, des mots de musicien qui décourbent le dos, des petits mots qui grandissent le monde, des mots de peu qui disent beaucoup, des mots de rien qui disent tout.

        

Il fait froid ce matin. Les couleurs de l’automne n’empêchent pas le gel. Que de lignes à écrire pour réchauffer les mots, que de coups de crayon pour allumer le feu, que d’images pour attiser le sens, que de mains trop gênées pour tripoter les anges. Les yeux ouverts ou bien fermés, sait-on jamais ce qu’on va voir. Je prends les choses comme elles viennent et reviennent, dans le désordre et le chaos, dans les années qui s’entremêlent, dans le présent qui joue aux dés le futur des hommes. Tout se mélange dans ma tête, la vitesse du vent, la course des nuages, la croissance des plantes. L’infini pose un pied entre la porte et le chambranle. J’ai toute ma vie au poing comme un muscle tendu. J’ouvre les doigts pour faire une caresse et les phalanges nourrissent la préhension des choses. Les mains se disent par les gestes. Comme un homme archaïque, j’ai l’âme végétale. J’aime à surveiller la métamorphose des fruits, la carnation des feuilles, la correspondance entre les plantes, la vie s’engraissant de ses propres pourritures. Un seul arbre m’enseigne la forêt tout entière. J’imagine les racines par la disposition des branches. Heureusement que des oiseaux jaillissent du monde gris d’alentour. Toute forêt est une église. J’avance du microbe à l’enfant et de l’insecte à l’homme, de l’amibe à la pierre et du silex au feu, de la bête qui hurle à la femme qui parle. Toute rivière remonte à la naissance de l’eau. C’est par le cœur qu’on reconnaît l’homme qui vit. Seule la musique apprivoise le temps. Elle transforme les secondes en silences et en notes. Les plantes poussent n’importe où. Le feu s’étire de flamme en flamme. Écrire pour moi est la poursuite d’un invincible besoin de marcher. Nous sommes tous porteurs d’un peu plus que nous-mêmes.

        

J’ai mon pays dans le papier. La pluie s’écrit mieux sur le sec. La terre est un vieux lit trop grand pour le sommeil. Quand le passé prend la figure des choses et que nos gestes succombent au décor, c’est qu’on n’a rien vécu. On voudrait marcher sans courber les épaules, sans tout détruire autour. Devant les faits divers, on pleure d’être un homme. Je mords mon crayon pour cacher d’être ému. J’ai la tête encore plein de rêves mais j’ai le foie intoxiqué par trop de verres bus, des syllabes entrecoupées de vin, de consonnes au gros gin. Après vingt à marcher sans béquille, j’ai fini par tomber. Je dois me relever jour après jour, remettre l’homme debout, retrouver l’âme, la soif naturelle des bêtes,  l’eau d’orage qui virevolte au milieu des éclairs. On a beau l’enchaîner, la museler, la corrompre, la parole court encore. Il est difficile d’aimer lorsque l’objet prime sur le sujet, difficile d’être vrai dans un monde virtuel, difficile de croire à l’harmonie des hommes quand l’argent mène le bal. Entre combien ça coûte et combien ça rapporte, y a-t-il place pour la vie ?

 

Nous avons trahi la terre. Un orage gronde sous les yeux collés des nuages. Les squelettes montent en graines dans le cimetière des machines. On a souillé jusqu’à la moelle épinière du monde, rongé ses vertèbres, dilapidé ses nerfs. Je ne vis pas entre le sang et les balles, mais  je partage la douleur commune, avec ma poitrine habitée de fantômes, avec mon cœur criblé d’aiguilles entre systole et diastole. À chaque homme qu’on tue, une partie de nous est tuée, une étoile s’éteint sans éclairer la terre, une graine pourrit dans le jardin secret. Que ferons-nous des gestes se détachant des mains, des mots brisant le sens, des images qui ne se laissent pas voir ? Je ne sais pas ce que je ferais sans les mots, même les plus laids, les trop beaux pour être vrais. Même les mots qui mentent disent la vérité. Les mots sont volatils, allant du coq à l’ange, de l’auge à la fontaine, de l’injure à la prière, du connu à l’inconnu. Il y a dans le profane du sacré qui s’ignore. Il faut le débusquer, évoquer l’hiver jusqu’à la laine, l’homme jusqu’à la poignée de main, la femme jusqu’à la vie, l’amour jusqu’à l’âme, convoquer le feu pour allumer la lampe, aller du côté de la source, de la lumière, du vrai, du vertical, les trous noirs du réel, les particules incluses dans la dimension T, la part de l’endroit qu’il y a dans l’envers, la part d’infini qu’il y a dans les mots. On ressuscite à chaque pas. Je marche comme une eau debout pour atteindre sa soif, un fruit qui enfante son arbre, un commencement se libérant de la fin. Je sacrifie à l’être pour fonder l’espérance. Je ne veux pas entrer ni sortir. Je ne veux pas de portes mais une absence de portes.

 

Chaque seconde demande qu’on s’y arrête pour mieux continuer. On n’est jamais ce que l’on est. Toute vie est traversée d’éclairs, éclairs de beauté, éclairs de lumière, éclairs d’amour, éclairs d’infini, une explosion de l’être. Chaque bête, chaque oiseau, chaque plante, chaque homme est une leçon de présence. Une même étincelle réunit tous les êtres. Toute ce qui est caché rend libre, la part immobile du fleuve où se préparent les vagues. J’ai toujours dans les poches un cahier prêt à tout, un crayon sur l’oreille, un barreau dans les mains pour réparer l’échelle. Je suis partout ailleurs mais nulle part chez moi. D’un extrême à l’autre, il n’y a pas de centre. L’ombre de l’homme serait vide sans la lumière autour. Tout ce qui est absent ne se remplace pas. Il faut être plus présent que l’absence. Même dans les formes, les couleurs, les sons, les os qui nous soutiennent, les atomes restent libres. La page blanche est à l’écoute. Elle attend la musique. Chaque mot est un arôme émigrant de la fleur, une feuille qui tombe sans trouver le sol, un souffle se libérant de l’air, un pétale excédant de la tige, une pierre ouverte à son étoile, une terre offerte à l’eau de pluie, le commencement d’une rose, d’une idée, d’une image. Il faut trouver la femme pour découvrir un homme. Un seul grain de poussière peut transformer le monde. Nous n’habiterons jamais le passé. Les souvenirs sont toujours incomplets. C’est à peine si le présent nous porte. C’est nous qui portons ses manques. Il y a pourtant des mots partout, dans les images et dans les sons. Ils attendent qu’on leur apprenne à parler.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article