La terre reste fidèle

Publié le par la freniere

Je n’écris pas lorsque j’écris. J’écris comme je marche, entre le silence et la lumière. Les sentiers sont des phrases. Chaque mot est un piéton. Le toucher est une forme de pensée comme la marche une façon de lire. Si l’homme se trahit, la terre reste fidèle. Je m’attache à la boue. Chaque printemps, j’ai un crayon aux mollets nus, un cahier de rosée. À l’étroit du bourgeon, je me risque à éclore. Mon pays est une femme qui n’a pas eu de vie. Elle attend sur le quai, sa valise à roulettes ouverte aux prédateurs. Le bord du monde, chacun le porte en soi. De ma peau à mes os, il m’arrive de me perdre. Je poursuis le silence jusqu’au centre du bruit. Tous les projets d’avenir sont de mauvais brouillons. Il suffit d’être là simplement dans l’appel du monde. En plein hiver, j’ouvre un livre pour retrouver l’été. Giono dans la neige m’apporte la chaleur. Debout sur une épaule herbeuse, je regarde la plaine. C’est d’en bas que se dresse la phrase pour aboutir aux yeux. Je me lève avec elle, des insectes aux étoiles. Je ramone le bruit avec une cigale. Je nettoie l’horizon avec un brin de paille. J’ai tant de mal à croire aux hommes, je laisse les arbres croire en Dieu.

        

Faut-il sacrifier les cigales pour le bonheur des fourmis, couper les pattes de chaise et filer à l’anglaise ? Dès que j’ouvre un œil je commence à parler. Qu’importe qu’on m’entende. On n’écoute pas vraiment les arbres. Ils me rejoignent avec le temps qu’il fait. Ils me prêtent leurs mots. Des livres dorment derrière moi. Sur la table bancale, dans de petits carnets au cuir délavé, des mots surnagent sous des masses de ratures. Chaque seconde peut être une merveille. Chaque nuage est un signe. Un brin d’herbe sourit. J’écris avec le cœur sur la paume. Je suis du côté des anges, des lucioles, des gnomes et des ténébrions, des arracheurs de clous, des défonceurs de portes, des ramasseurs d’épaves, des ramoneurs de volcan, des statues délivrées de leur socle, des ravaudeurs d’horizon, des garrocheurs de roches, du bois des violons qui font chanter l’écorce, des dresseurs de fantômes, des redresseurs de torts, des poètes qui errent dans le moléculaire, des os creusés en chant d’oiseau, des rigodons, des rivières, des rires, des bêtes indomptables et des voleurs de pommes, tous ceux qui ne mesurent pas leurs gestes en signe de piasse. La naissance d’un oiseau témoigne pour le ciel. J’apprends à reconnaître la lumière dans l’ombre de chacun. Aucune balle n’atteint l’âme. Tout homme aspire à l’infini avant de témoigner de la mort.

        

L’encre sur la page est le sang de la langue. Nous sommes tous des arbres quand nous les regardons. Nous sommes des oiseaux, le bruit sourd des choses, la sève qui s’éveille, la salive des mots. Il ne faut pas tuer la rose dans l’épine, la parole dans l’homme. Trop d’heures en dents de scie ont découpé le temps, en ont fait des horaires, des files d’attente, des autoroutes bondées. Il ne faut plus se taire. Dans tout ce brouhaha, cette brousse à rebrousse-poil, cette jungle mécanique, la stridulation des mots excite les méninges. J’avance dans le creux de la vague pour éviter les heures de pointe. Trop de bagages encombrent l’âme. Trop de réel nous mange comme la rouille. Le chemin de l’être se traverse à mains nues. Le rêve remonte ses lunettes sur la page d’un livre. L’espoir se gratte la tête. L’homme est resté petit par excès de raison. Je ne voyage pas à dos de Dieu mais à dos de parole. Je m’arrête pour un rien, une allumette qui brille, un papier qui s’envole, un fil qui dépasse, de l’herbe qui s’égare sous les pas des passants.

        

Toutes les aberrations ethniques versent le sang pour rien. Le pain qu’on passe en contrebande ne s’offre qu’en partage. J’écris la terre sans autre recours que les mots. J’écris la lune, la mer, le lilas. J’écris la pierre et le jeu des atomes. J’écris la pomme jusqu’au noyau. Je caresse les arbres avec la patte du vent. Je fais de la buée avec l’haleine des loups. La vie se passe de commentaire, la mort de ponctuation. Je cherche un brin de paille dans le défaut des ruines, le moindre signe de vie sous la poussière du monde. Je quête la lumière avec une main d’ombre. Puisque l’amour échappe aux choses, je me dévêts peu à peu du réel. Les femmes en larmes, les hommes en armes, ont l’âme désarmée. Nous sommes tous nus devant la mort. Nous laissons nos cabas entre les mains des autres. Plus la valise est lourde, plus l’horizon est loin. Vous ais-je dis que l’eau vit mieux sans l’homme, que les plantes et les bêtes n’ont pas besoin de lui ? Quand il y fait des bleus, les framboises rapiècent la chair de l’été. Il faudrait tout brûler des mouchoirs en papier, des journaux, des paperasses et du papier monnaie. Il faudrait revenir au partage du pain.

        

Je ne suis qu’un enfant des syllabes, un poing serré dans la poche pour écraser la haine. Mes yeux s’accrochent au sol avant de s’envoler. Les mots me remplissent ma tête comme des bouts d’allumette, des billes, des boulons. Il n’y a pas de mode d’emploi. Voyageur sans bagages sauf  une artillerie de bics, je me taille une route entre les miettes et les poussières. Au milieu des points gris, des cendres fument encore. La page est une route que je remplis de pas. Sur le papier des jours, l'encre finit par prendre la consistance du sang. J’échappe des images et laisse traîner des mots, espérant que quelqu’un les ramasse, un égaré, un fou, un mendiant d’espoir. Sur le bord de la galerie, un oiseau goûte la neige à défaut d’une source. Chaque nuit est un appel de lumière. Chaque vol d’oiseau nous tire vers le haut. Accroché à l’encolure d’un crayon, je galope en laissant une poussière de mots. Pourquoi tant de tuteurs, de lois, de règlements, de juges au ventre plein jugeant des ventres vides ? Rien de vivant ne pousse vraiment droit. Une rose sans épine n’aurait pas de pétale.

Publié dans Prose

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