La volonté du simple

Publié le par la freniere

Sous les bombardements, comment pleurer tant de morts ? Leur âme ne quitte pas le corps. Elle se multiplie dans celle des vivants. Les mères maigrissent à vue d’œil à tant verser de larmes. Elles cherchent leur enfant sous une école en ruine. La précision des drones nous fait douter de l’homme. Sous les exfoliants, on prépare déjà une terre sans fleur. Seule une tige d’ortie rappelle la vie, un encéphale tari, une source brouillée. Dans un monde où l’argent règne en maître, plus le profit est grand, plus les amputés, les veuves, les orphelins s’accumulent. Trop de sondages occultent la pensée. On écrase les cadavres avec des statistiques, des pourcentages, des bilans. On bâillonne le rêve avec des formulaires. Le sang étouffe sous les taux d’intérêt. On numérote les enfants pour mieux les encadrer. On perd trop de temps à chercher ses clefs, ses souliers, ses habits. On perd son âme pour ne pas perdre la tête. Les corridors s’allongent en rapetissant la vie. Dans ce monde sans morale aux verbes anémiques, non seulement il m’arrive d’écrire comme un pied, mais j’éclabousse les pages avec des souliers de bœuf ou des chaussettes sales. Je n’ouvre pas de porte dans l’édifice macabre de l’Histoire. Je préfère les ruelles où les matous s’attardent, les sentiers de montagne où pissent les torrents, les fantômes de l’encre qui salissent les pages, les notes d’un piano vibrant par sympathie. J’avance dans l’abondance de l’inconnu, l’empathie des ruisseaux, la volonté du simple.

Rien n’est jamais acquis, surtout pas le savoir. Il reste l’étonnement. Cela permet de vivre. Ce qui tombe d’un côté se relève de l’autre. Ce que l’on tait se prépare à parler. Là où le vent ne laisse rien debout, il faut se redresser. Toute faiblesse a sa force, c’est celle de l’enfance. Les hommes restés simples prennent le temps d’aimer. Ils désertent les banques, les églises, les écoles. Il n’y a pas de notes dans les classes du cœur, mais des dictées d’odeurs, des leçons de vie, des concours d’empathie. Le temps ne corrige pas l’espace, mais complète ses phrases. Les plantes se conjuguent dans une grammaire d’entraide. Les vergers ont la charge des fruits. Les racines font la force des arbres. Tôt ou tard, la sève embrasse la chlorophylle dans une étreinte végétale. Il arrive qu’un instant se confonde avec l’éternité. Ce n’est souvent qu’un mot, une caresse, un geste, un ange avec une aile rompue, un espoir égaré, une simple couleur au milieu d’un tableau. Les mots appellent d’autres mots, les rêves d’autres rêves.

Même s’il est vain d’écrire, j’aime gâcher de l’encre comme un chat qui attrape son ombre avec le bout de sa queue. L’enfant joue dans la boue comme la lumière avec la poussière. Souvent, c’est le nom propre qui salit. Lorsque j’écris mon nom, il s’efface dans celui des autres. C’est l’homme universel avec chacun ses différences. Je mélange les mots comme on entasse des fagots. Parfois quelqu’un y met le feu, le soleil s’y attarde ou un mulot s’y réfugie. Je me retire dans ma langue comme un enfant apeuré par la nuit. Une cicatrice saigne au défaut de l’épaule en souvenir d’une aile. Ce qui s’éloigne de nous a la beauté de l’impossible. C’est là que je trempe ma plume. C’est alors que je tremble. L’espace où j’écris n’est pas un lieu. Il est immatériel, incomplet, éthéré. C’est une part de rêve dans le sommeil des choses. Ce n’est qu’en regardant les fleurs, les vagues sur la mer, le passage des nuages que je comprends ce que disent les livres. Il y a parfois entre eux une osmose qui nous fait jeter de l’encre, s’accrocher comme une ancre aux longs bras du papier. Il arrive qu’on atteigne la grâce malgré l’insignifiance du monde. La lumière se repose dans les mouvements de l’ombre pour renaître plus vive. Il faut passer la main sur le rugueux du monde pour adoucir la vie.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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