Le banc des hommes

Publié le par la freniere

Combien de lèvres quittent le fruit pour un baiser de Judas ? Le banc des hommes est occupé par le cul des soldats. Le vent cliquète comme une arme d’appoint. Il se fait tard. La nuit tombe pour de vrai. Il faut la ramasser avec des mains d’aveugle. L’économie s’attaque à tout, au bois qu’on saigne à blanc, aux poumons des forêts qui respirent pour nous, aux vers aux aguets dans l’humus du monde, aux allées de lumière où n’entre pas la nuit, aux routes imaginées dans le sable des parcs, aux simples bras des arbres, aux ardoises des toits, aux mots qui font le pain, le foin, le seringa, aux efforts d’enfant que l’on apporte à vivre. À quoi se fier quand les rameaux de paix ne sont que branches mortes et les colombes des vautours blanchis pour tromper l’espérance ? Je ne veux pas verser un seul litre de vie dans la cruche des banquiers. Les amants sans amour s’étreignent dos à dos. Les portes grandes ouvertes n’accueillent que l’orgueil. De porte close en porte close, de rejet en rejet, de refus en refus, le poids de la faiblesse finit par s’alléger. On en sort grandi. Les yeux s’éveillent à l’heure du paysage.

 

Quand l’homme force la dose, toute la nature en souffre. On peut toujours essayer de croire à l’humanité, s’accrocher aux plantes, lâcher le fusil pour la brouette, aider l’autre à ramer, il n’est pas toujours bon de trop brasser la cage. La porcelaine a peur des bras du matamore, des bottes à clous et des pieds dans les plats.  Les mots n’arrêtent pas la mort mais lui ouvrent la bouche. À perdre ou à gagner, c’est quand même dur de vivre. Il est difficile de changer l’âme. Il faut d’abord la trouver. C’est dur de faire le paon avec tant de pions perdus au damier de la vie. La terre, n’en parlons pas, courbaturée partout, exsangue comme un chiffon qu’on fripe. Elle est en panne d’amour, les hommes lui préférant la guerre. Il leur faut une béquille pour se tenir debout, un hochet, un drapeau. Sinon, ils s’aplatissent comme une carte de crédit. Même les bêtes songent au suicide. Je ne me sens propriétaire de rien. Dans un corps, ce sont les organes qui mènent. J’en fais le tour comme un locataire aménageant sa piaule. Il y a tant de vieilles dans le village. On dirait qu’elles naissent à chaque nuit. Ce sont d’anciennes fées trop usées pour rêver.

 

Nous sommes tous abandonnés à l’intérieur de soi. Il faut ouvrir des fenêtres. Tout le monde crie de plus en plus fort. Le silence ne suffit pas pour écrire. Il faut aussi du bruit, des battements de cœur, le murmure des anges. Je lis dans les odeurs et les taches de vin, les défauts de langue et les rumeurs. De celle du petit-lait à celle du vieux bouc, l’odeur des mots est celle du parleur. J’écris encore à la mitaine comme on tricote un bas. Peu importe qu’il soit dépareillé. J’aime les mailles qui fuient et font l’indépendance, les mailles qui filent à l’Indienne et s’échappent des réserves sans perdre leur culture. Je prends la vie à bras le corps, la vie remplie d’épines, la vie qui joue du coude pour cacher son néant ou son ventre de mère. Je n’ai plus peur de publier, une petite note contre le bruit, un poil dans la soupe, une miette de pain pour les insectes, ceux qui mangent les livres, une vague en sursis sur la mer des choses, le pédoncule d’une fleur contre un mur de sarcasmes. Les citations de l’eau m’emportent vers la mer. J’ai ma vie sur la langue comme un fruit sur la branche. J’avoue le papillon, l’acacia, le hibou, un simple grain de blé. Je me rends à la vie. Je me donne à l’espace.

 

Le vent retrousse les jupes des collines couvant d’un souffle chaud les cuisses qui s’écartent. Plus loin, plus haut, le ciel recoud et brode ses nuages. Les petites dents de l’herbe grignotent la rosée. Le sentier glisse à l’image de l’eau. Il faut aller plus haut, poser le pied sur les degrés de l’air. Je fais le métier de marcheur. Autrement dit, je ne fais rien que regarder le monde. Je mets les arbres en page et les étoiles dans la marge. Je sème ce qui me reste de vie dans les chemins perdus, les sentiers égarés, les routes sans issue. Les mots nous ressemblent. Les phrases portent nos rides. Sans les mots, les hommes sont perdus. Mais les mots peuvent aussi les tuer quand ils servent à vendre, à prêcher, à convaincre. L’enfance met du temps à retrouver sa route. L’âge d’homme n’a pas d’âge que celui de ses rêves. Tout m’émeut depuis peu, de l’atome à l’avion, de la source à la mer. Tout un chacun a son propre noir, son propre mal, son propre sale. Le temps qui me sépare de la mort m’inquiète plus que l’au-delà. L’homme vit si mal qu’il invente des chaînes et rédige des lois. Personne ne naît de nulle part. La terre qui nous porte est celle que nous portons. L’espace entre deux mots est comme l’infini. On y met ce qu’on veut. Tout ce que j’ai perdu me redonne à vivre.

Publié dans Prose

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