Le bilan

Publié le par la freniere

On ne domestique pas le temps comme une bête d’abattoir. On se débrouille avec l’espace comme une goutte d’eau dans l’eau. J’écris avec des mots, mais les mots ne sont rien avant que l’on s’en serve. Aux aguets comme un chat dans la gorge, couchés dans le dictionnaire, ils rêvent d’en sortir. Même si l’on n’a pas toujours le temps de mourir, on finit par le faire. On s’acharne à se croire éternel. On ajoute des marches à l’escalier du vide. On arrache des pages sur le calendrier. Le bilan de la route ne compte pas ses pas. La main s’oublie derrière le geste. Le centre s’est perdu dans la périphérie. On tourne autour de rien. Ce rien nous constitue. La route s’égare dans les pas. La matière du monde est une forme de pensée. On naît sans savoir qui l’on est. On meurt de ne pas le savoir. Nous sommes des milliers à se croire les seuls. Le regard existe derrière le masque, gardant le visage vivant. Nous approchons sans fin de ce qui nous échappe sans pouvoir le toucher. Nous sommes poursuivis par ce que nous fuyons.

        

Qu’ais-je fait de ma vie ? Les os de la maison grelottent sous leur toiture de peau. La tuyauterie du foie est engorgée de bile et de mauvais bilans. Des frissons noirs de peur font craquer les solives. Une neige carnivore a dévoré les feuilles. Sous l’écorce transie, la sève résiste comme elle peut. Une ombre mortifère se tapit dans les angles. Les clous éclatent comme des nœuds de bois dans l’ossature du temps. Je sors de mes crocs comme un loup pris au piège. Pourquoi ais-je fermé les yeux, baissé les bras ? Chercheur de lumière, pourquoi ais-je choisi la descente aux enfers au lieu de rebâtir une âme, la glace au lieu du feu, la suie à la place du pollen, l’amertume de la bière au lieu de l’eau du cœur ? Pourquoi n’ais-je pas coupé les cordes des pendus ? Je remonte la pente au milieu de la boue. Je tombe et me redresse en dessinant le ciel. Je reprends la parole en mâchouillant mes mots. J’astique mes lunettes comme les yeux d’un chat. Je ne dors plus, j’enfonce des clous avec la tête du langage. Je perce des fenêtres à la pointe d’un poème, crève la tête des murs avec un stylo bille. Je m’habille de mots pour combattre le froid, un lainage de phrases, une tuque d’images sur mon cerveau fêlé, un chiffon de conscience, les mots qui disent ce qu’on veux taire, les mots de l’âme, les mots de l’homme, des mots de chêne pour durer, des mots de chaînes qu’on arrache, des mots luisants de fruits pour faire la cuisine et embaumer le cœur, de grandes ailes de mots caressant l’horizon, des mots qui font chanter les choses et danser les filles sans jambes, des mots qui s’épivardent de Lowell au Sélect, des mots  qui victorlévisent, fleurdelisent et suivent les baleines de Trois-Pistoles à Dublin, des mots qui amironnent la batèche, des mots qui ferronisent sous le ciel de Québec, qui claironnent et pistonnent de Ducharme à Desgent, des mots qui crachent dans la soupe quand la soupe est infecte et trempent leur pinceau dans toutes les couleurs.

 

Avec un stylo Bic, je dessine des yeux au visage de la nuit pour regarder plus loin, aller plus haut, mordre à la pomme de vivre au lieu d’en cracher les pépins. Je bois mon propre sang. Je mange le pain du cœur. Je fiance les images aux concepts, la chair aux mots, le pollen à la cendre, le sang du rêve aux veines du réel. Je ne veux pas de femmes réduites à l’état d’hommes, d’enfants sommés d’être adultes, d’hommes obligés d’être clients, de dieux chargés d’être vendeurs, de temps forcé d’être vendu, d’économie qui sert d’escabeau pour faire monter les prix, d’une salle des idées désertée par la vie. Je ne veux vraiment que le beau rien du tout, les muscles du silence sous la peau des paroles, l’immensité du monde dans les yeux d’un enfant. Je ne veux pas de parenthèses entre les mots et les images, de virgule entre l’homme et la femme, de point final au bout des mains. Ce qu’on protège à poings d’homme finit par tuer la bonté. Je ne veux pas de toit sur la chambre d’échos, de meubles trop pesants sur le plancher du cœur. Je veux le rien que nous offre l’espoir, le pain de l’appétit, le geste compliqué d’un arbre qui caresse le vent, le chant de l’alphabet où l’homme de tendresse peut devenir ce qu’il est. Il n’y a rien d’inoffensif dans la vie. Ce n’est pas moi que je défends mais l’intégrité des mots. Je resterai de mèche avec le feu des insoumis. Je n’en finirai pas d’y jeter le bois mort.

Publié dans Prose

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