Le bras cassé du jour

Publié le par la freniere

Les travailleurs quittent le chantier. Les acrobates de l’acier ont rangé leur filet. Sous leurs talons, des larmes de cristal craquent. Ils ont dénaturé le visage des pierres. Les mats des éoliennes rongent le ciel comme une rangée de dents. La pelle d’un bulldozer est posée sur le sol comme le poing d’un homme assoupi sur la table. Le bras cassé du jour n’ose plus remué. Aucun oiseau ne vole entre les grues qui guettent la lumière. Les troncs d’arbres épars semblent chercher la vie. Elle court sous la gelée que ratissent les ombres. L’espoir s’est réfugié plus bas, dans les cosses des pois et les souliers d’enfant. Les vieux arbres détestent le bruit des tronçonneuses. Il n’y a plus de paix qu’à l’intérieur des écorces. On voudrait faire du paysage un ornement de foire alors que la vie même s’y blottit. Il n’y a plus un poil dans les ravages des chevreuils, plus de pommes aux pommiers, de petits fruits sauvages. Où sont passés les ratons laveurs, ces belles bêtes qui dorment leurs lunettes sur le nez, les gros nounours bruns, les caribous, les lynx ?  On a brisé jusqu’à la flûte des ruisseaux, le gazou des torrents, la harpe des cascades, le grelot des cigales. Je veux entendre encore le murmure des pins, les ouaouarons en rut, le passage des oies. Je veux passer la main sur l’écorce encore fraîche, goûter le vent du nord sans avaler d’essence, cueillir des framboises en m’écorchant les jambes, m’étendre sans raison sur un hamac d’herbes. On a tout remplacé par du gravier trop lisse, des verrues pathétiques sur du béton armé. Les bestioles s’enfuient comme l’aiguille des heures transformées en secondes. Quand tout le pays se délite, les mêmes mots ne veulent plus rien dire mais la musique reste. Même l’horreur a un style.

        

Survivrons-nous longtemps parmi des ruines ? Je me sens tout pesant sur le chantier, les bras comme des ailes difformes. Heureusement que plus bas les cigales cousent encore à la machine leurs longues stridulations. Sur le chemin du retour, quelques arbres m’interpellent. Les plantes auraient-elles des pensées ? Les pierres semblent songeuses.  De l’écorce à la table, la sève ne perd pas l’urgence de monter. Les fleurs courbaturées s’étirent pour vaincre la douleur. Comment équilibrer la souffrance et la joie sur la balance du monde ? Je prête l’oreille au vent. Là où la patte bleue du lac griffe les rives, j’entends crier du fond de l’eau des voix chargées d’essence et d’algues bleues. Je suis las des mots qui ne servent qu’à vendre mais n’ont pas de langage.  Je voudrais que les haut-parleurs diffusent du silence, que la radio syntonise les oiseaux, que le calendrier soit la tombée des feuilles sur l’humus du sol, qu’un papillon suffise à remorquer le temps. Les nuages entrent en moi par la porte de l’air. Je marche et je m’arrête. Je marche et je m’arrête. Je marche et je m’arrête. Je ne sais où je vais. Chaque pas trace la route. Je regarde le ciel qui me regarde aussi. En cherchant l’arc-en-ciel, mes yeux touchent par mégarde la ligne d’horizon. Le jour s’abîme vers le soir. La méduse lunaire s’arrondit pour la nuit. Les chauves-souris voltigent et cisaillent la brume. De gros nuages hennissent dans l’écurie du ciel. Les vagues sur le sable donnent sa forme au vent. Il m’arrive d’écrire à l’envers. J’enlève la façade. J’enlève l’écriture. J’enlève le visage. La page devient blanche. Je peux recommencer le monde. Préparant mon absence, je nomme ce qui m’entoure. Quittant les ruines futures, je marche vers un monde invisible. Je longe le long d’un mur mon double qui se tait.

Publié dans Prose

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