Le bruit des lettres

Publié le par la freniere

Pourquoi se faire une carrière, une renommée, une gloire, il n’y a que l’instant qui compte. Le nœud de l’âme n’est pas lâche. Il tient bon malgré tout. Il se resserre sur la vie. Les mots j’aime je vis j’en ai plein la poitrine. J’en ai plein la bouche du pain des opprimés. J’en ai plein la gueule des muscles du langage. Lorsque les choses disparaissent, l’ombre et la lumière survivent. La faim seule connaît la vérité du pain.  Le monde qui avance à tout petits pas nous offre ses leçons. Tant de beautés appellent nos regards, l’impertinence de l’azur, la poudre d’or du pollen, l’odeur de l’aube, celle des lavandes, des cerisiers en fleurs, des femmes en sueur, la robe de corolles que soulève le vent, l’herbe qui chante, les couleurs d’un peintre que hante le soleil, le bruit des lettres ouvertes qui répond en écho à ceux qui les envoient, celui des battements d’ailes et des pages qu’on tourne, des vêtements jetés en hâte sur le sol, le ruissellement de l’eau sur les lèvres du sable, toutes les lèvres ouvertes, les petites et les grandes, la douceur des galets, la lumière des fruits qui giclent dans la bouche, la caresse des doigts qui hérisse le poil, l’enchantement des yeux devant le paysage, le rire des jeunes filles, le froissement des jupes, le grincement des balançoires, la salive des mots sur l’émail des dents, le vif du sujet, les diastoles d’un crayon faisant frémir la page, la danse du langage. Un cri d’oiseau, un sifflement dans l’herbe, Bach ou Mozart nous lavent les oreilles. Les mots crépitent dans le feu de la langue, faisant danser les ombres au son de la lumière. Il ne s’agit pas de savoir ni d’avoir mais d’être.

        

Il ne sert à rien d’habiller le non-être si l’être n’y est plus ni de remplacer l’âme par un ersatz trompeur. Nous sommes quelques-uns à déserter le bruit, à fuir les néons, les étalages, le néant, à faire sourire le visage des mains, à tenir tête aux armes, au malheur, au factice, à troquer les banques pour les barques immobiles, ces collines renversées sur le sol. La nature fausse rarement les choses. C’est la pensée de l’homme qui erre quelque fois en muselant le cœur. Il n’y a pas de peu mais un immense tout, un feu dans le magma, une sève irriguant le moindre des atomes. Rien ne se perd. Il y a sous les herbes de la vie en allée qui se prépare à naître. Les semences toquent sous la terre. Les becs des oiseaux font éclore les œufs. Les éphémères nourrissent l’anorexie des heures. Lorsqu’un wagon s’égare, les rails prennent peur. Il faudra bien pourtant faire dérailler le train du désespoir, trouver sa part de ciel. Les mains des vagabonds ne sont pas vides mais chargées de l’histoire du monde. Leurs rides sont des traces qu’y a laissées la route. Les autres, les assis, les comptables, les notaires, ils piétinent la terre contre beaucoup d’argent. Ils transforment en slogans l’autrefois de la langue, la vraie parlure de l’homme. Mon amour d’enfant, ils font tout pour le briser. Je le protège du pire sous une carapace d’images, une cuirasse de joie, une poussière de pollen. J’ouvre les yeux comme des bourgeons prêts à éclore. Je me suis fait petit, une vache maigre broutant dans l’alphabet et finissant par accoucher d’un mot, une luciole combattant les néons, un mouton noir haranguant le troupeau, une abeille faisant l’école buissonnière. Dans une seule phrase, on peut passer d’une saison à l’autre, marcher des siècles ou une seconde, broyer du noir, mordre à l’amour. Il y a des morts qui nous lèguent la vie, des pauvretés qui enrichissent l’âme, des nuits apportant la lumière. Après la parution d’une dizaine de livres, je n’ai jamais réussi à me ranger dans ma bibliothèque. Je possède à peine quelques exemplaires. Les autres vont de table en table comme des miettes de pain. Je dois sans cesse écrire pour ausculter mon cœur et avancer d’un pas. Il y a un prix à payer à chercher l’absolu. Je paie mes dettes avec des mots et l’on me traite de fou. Fou, peut-être, comme l’orage ou le soleil, la neige qui atteint ses grosseurs, la mer qui divague. Fou, certes, je le suis, mais moins dangereux qu’un banquier, qu’un vendeur, qu’un bourreau, qu’un soldat. Je suis fou d’inaccessible, de grâce, d’infini.

Publié dans Prose

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