Le chant de la cigale

Publié le par la freniere

Je tombe au fond de moi de plus haut que moi-même. Chaque mot ouvre une porte dans le mur des hommes, arrache une bandelette aux momies endormies. Je me refuse à faire mes dévotions au comptoir des banques, à prier le veau d’or. Je suis un grain de poivre sur le sommeil des papilles, le boitement des statues, le chant de la cigale au milieu des fourmis, le soulagement du soldat vaincu déchirant sa vareuse, le déserteur à pied de la prochaine guerre, la brouette échouée au milieu de la rue pour retarder le trafic, un Diogène timide cherchant toujours un homme qui ne soit pas à vendre. Mes mains tâtent la barre à clous défenestrant les mots, arrachant les slogans sur les panneaux-réclames. Sous les coffres blindés se creusent des tombeaux, ceux des enfants morts trop jeunes pour recueillir de l’or, des diamants, des perles, ceux des fillettes qu’on vend aux touristes du sexe, ceux des hypothéqués jusqu’à la peau des dents, des étranglés de la fin du mois, des apaches de banlieue en panne d’espérance, des étrangers qu’on fusille du regard. La marche de l’argent ne ralentit jamais. L’homme a beau savoir qu’il va mourir, il n’en reste pas moins cruel. Il faut que la laine soit complice du gel, que les deux bras du pain se tendent vers la faim.

 

La vie grimpe sans but vers des sommets sans mains. Tout est à recommencer. Les tissus de l’amour tiennent à peine. Pour que la chair soit heureuse d’être chair, il faut plus que la chair. Il ne suffit pas de partager. Il faut surtout donner. Il faut raccommoder la vie, redonner aux jours leur peau fraîche, leur véritable sens aux mots de la tribu, retrouver contre l’assaut des lois la folie des orages. Le sang coule partout sous la peau comme de l’encre sur la page. Les deux se répandent partout, du vase de la terre jusqu’à l’averse du pommier, de la salive de l’arbre jusqu’à la bouche du vent, de l’intérieur de la graine jusqu’à la peau du fruit, du poids de l’ongle sur la touche à la lumière sur l’écran, de la peau vécue du papier jusqu’à la gestuelle des mots, du prépuce de l’enfance jusqu’aux entrailles de l’homme. Ils se répondent en caresses ou en phrases, en poings ou en virgules, en images ou en gestes, pour donner à la vie le plus grand cœur qui soit. J’avance dans la nuit éclair par éclair. Il n’y a pas d’histoire, que des pas sur la boule, des mots sur la page, le vent qui traverse les arbres, quelques atomes trempés d’amour.

 

Ne vous fiez pas à l’encre et au papier, c’est à la bouche que j’écris. Contre l’insignifiance, je n’ai plus que des mots pour abri, fussent-ils fragiles comme un œuf. Lorsque la table est mise pour la nuit, la lune se soulève d’un coude. La pluie délave l’horizon et soulève le ciel d’un avant-bras de poème. Chaque saison est un aquarelliste versant de l’eau sur les couleurs. Dans l’aven infini s’orchestre le tableau, de la douleur des cuivres jusqu’à la peau du ciel. Lorsque le vent du nord enlève sa chemise, c’est que l’été s’en vient. Le poil d’un pinceau assortit la chaleur à la chair de l’érable. De la moiteur de l’oeuf jusqu’au bout des rémiges, du nid jusqu’à l’envol, chaque chant d’oiseau est un fil d’Ariane. Il ne suffit pas d’allumer le feu. Au terme de l’incendie, il faut prendre pied sur la fumée. L’idée est plus étroite que le battement du cœur. Elle n’a pas de visage. À un certain niveau de perception, le haut et le bas s’égalisent. La pensée du pire a son corollaire dans l’espoir. Il arrive que la soif se transforme en nuage. Ce sont les poètes qui ont taillé le silex, mais les marchands l’ont perfectionné jusqu’à la bombe. Il arrive que le pas soit plus vaste que la route. Il se peut qu’on arrive avant même de partir. Entre les mains des hommes, les bateaux de papier appellent au naufrage. Dans les yeux des enfants, ils traversent la mer.

Publié dans Prose

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Ile E. 07/03/2013 17:01


Ton texte est saisissant Jean-Marc ! Le fond, la forme, tout y est d'un rare aboutissement, rien en trop, rien en moins ; j'ai toujours su ton écriture superbe mais là, je la vérifie dans son
meilleur !