Le ciel vole en éclats

Publié le par la freniere

Le ciel se déchire comme une toile trop tendue. Il tombe des clous, des clowns, des ballons, des nuages, des filaments de lune. Il pleut des silhouettes en parapluie, une ondée d’apparitions dans les rues de la ville. Je m’accroche aux pensées qui survolent un abîme. Je respire par les doigts jusqu’à en perdre haleine, jusqu’à blanchir mes phalanges, jusqu’à en perdre mon crayon. Dans les yeux des vivants, il y a toujours un mort qui nous regarde, du ciel dans les trous de la terre, du silence entre les mots, de l’aveuglement dans la vision du monde, un souffle de grandeur dans l’étroitesse de vivre. J’essaie de m’éclairer avec des mots posés sur la lumière, des phrases en équilibre sur un fil. Il suffit de gratter le plancher ou d’arracher les gonds pour retrouver la route. Un souvenir suffit pour inventer le monde. Lorsque le cœur fond, une flaque de larmes s’évapore. Le sacré court les rues comme un fou qui déambule nu. Les vêtements des mots me restent sur les bras. Même en esprit, je pèse mes paroles comme on pèse la chair.

        

Les pensées sont comme une main qui ne s’accroche à rien. Elles glissent autour de nous sans faire de bruit. Chaque phrase est le visage d’une voix. Chaque page est une foule. Il y a trop d’éternités ratées, d’infinis qui finissent. Trop d’étoiles percutent le bloc pur du néant. J’ai faim. J’ai soif. Je voudrais boire du feu. J’ai tout pesé par les images, les métaphores, les mots. Quelque chose reste après la chair. Quelque chose vit encore, quelque chose, quelque chose, quelque chose. On ne sort pas indemne des livres qui nous brûlent. Je fais des trous dans les parois du monde. Tôt ou tard, la vision nous féconde. Une image glisse dans ma gorge comme un chaton perdu. Les mots miaulent pour sortir. Une phrase en moulinet vient faucher le silence. L’écriture est d’abord un travail de l’oreille. Il y a toujours une petite musique dans les phrases. Ce qu’on appelle le «style» est une question de rythme, mais aussi de point de vue. Dans l’horizontal des phrases, il est toujours question de verticalité, du haut et du bas, du bien et du mal. Le mot esthétique comprend aussi éthique. Certains livres m’ont presque rendu fou. Il y en a d’autres qu’on ne ferme jamais. Ils font partie de notre vie comme une brûlure ou des faux pas. On commence vraiment à écrire lorsque chaque mot pose un problème. Quand j’ai trouvé l’immensité derrière les mots, la vie m’est apparue plus acceptable. On pourrait en dire autant de la musique, de la danse, de la peinture.

        

On vit toujours par miracle. Derrière chaque geste, il y a un souvenir d’enfance. Je cherche entre les nœuds celui du bois et non celui du nœud coulant. Je préfère aux bunkers les châteaux dans le vent, l’épaule des fougères au dos des miradors, le miracle des pierres au fil barbelé. Je cherche l’eau profonde dans le regard des hommes, l’harmonie chez les êtres. Je préfère la lenteur des arbres à la vitesse des bolides. Un seul baiser ouvre le monde. Une caresse l’agrandit. Il y a dans un mot tout l’univers à l’échelle d’un brin d’herbe. Il y a des failles dans l’ineffable, des réserves d’amour qu’on ne connaissait pas. Tout vivant a ses mots, ses ridules, ses routes, ses lueurs, ses cicatrices, ses bas-reliefs énigmatiques. L’apprentissage de l’homme commence à peine. L’intemporel s’irise comme une perle, un cristal de Bach, un regard de Rembrandt.  Les nourrissons entrouvrent leurs paupières de lait. J’ai besoin des autres pour écrire puisque les mots sont communs. Je n’ai besoin de personne pour pisser. Je ne peux plus dire autrement. Il faudrait que les mots soient les vertèbres d’une flûte. Le temps se tient debout appuyé sur l’espace. Il est difficile d’y monter sans le secours d’un ange. C’est pour les choses sans espoir qu’il faut le plus d’espoir.

        

Le monde qu’on nous vend est une prison de mots. On colore les cendres pour éviter le feu. Je ne suis pas assez désespéré pour vivre normalement. La vie n’est pas une droite. Il y a longtemps que les religions n’égrènent plus qu’un chapelet de catastrophes, des sourates pleines de fiel. À force de faire couler le sang et la sueur des autres, les mains sales sont les mains pleines d’argent. Les œufs d’été qui n’ont pas eu le temps d’éclore ne seront bientôt plus qu’une immense omelette de neige. Qu’ils soient taillés dans la verdure ou accrochés aux toits, les nids d’oiseaux n’ont qu’une fenêtre ouverte. C’est à la fois l’entrée et la sortie. Qu’avons-nous fait aux mots pour qu’ils aient peur de dire ? Le sang des images n’a rien d’imaginaire. Il se mélange aux choses. Chaque vêtement met à nu le désir des couleurs. S’il m’arrive de croire à l’âme, c’est pour être moins mortel que mon corps. Je ne suis pas d’ici mais de partout. Je vis en brocanteur de l’inattendu, en peddleur d’infini. Il est étrange que l’encre puisse me réconcilier avec la terre, que l’alphabet m’indique le chemin des abeilles et le cours des ruisseaux. Je suis né pour me libérer des murs, faire éclater l’étau, essuyer d’un mot la rage des poussières. J’écris sur un grand cahier d’herbe avec des pattes de lièvre, des sursauts de chevreuil, des aboiements de chien, le frôlement des oiseaux. Je suis né pour vivre. Mes bras se sont ouverts à l’absolu d’aimer.

Publié dans Prose

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