Le cours des choses

Publié le par la freniere

On prépare au nom de la rentabilité un consensus d’ignorants. À force de se faire faire la peau, on n’a plus que les os. On n’a plus que les mots pour goûter à la vie. Lorsqu’ils deviennent des sous, les hommes des tirelires, ils ne disent plus rien. Bientôt, la chair des enfants, la sueur et les larmes serviront de carburant pour les autos mortelles. Le rendement a remplacé l’éthique, la loi du marché la morale, le sens des affaires la vérité des sens. Les commandites nous servent de savoir. Le savoir des écoles est devenu une leçon de honte. Déjà le cours de la Bourse change le cours des choses et celui des rivières. Les faux prophètes et les gurus ont transformé le voyage intérieur en fantasme à rabais. On ne prie plus les dieux du vent mais les gérants de banque, les dieux du stade et les idoles. On n’écoute plus les chamans. On va au cimetière d’autos chérir la tôle des carcasses, au cinéma pour vivre en différé, à la mer par affaires, au monde par hasard.

 

M’asseoir au bord du lac me ramène à la vie. Je préfère la brûlure du gel à la froideur des statues. Je parle aux pissenlits, ces petites sœurs des pauvres, à la menthe, à la sauge, à la mousse des pierres. La terre donne à manger à ceux qui la respectent. Les autres le lui volent. Les mots sont là. Ils s’agglutinent comme la limaille autour de l’aimant, le sang qui coule à travers la blessure, une parole exsangue, la lumière des choses. Ils surgissent à l’insu du silence, à l’instar des vagues, à l’instant de sombrer, quand tout l’espoir fait sa quête de sa main virtuelle. C’est comme un lâcher prise, un bal de lucioles au milieu des flocons. La neige virevolte dans la lumière des phares. La terre retient son souffle sous le poids de la neige. Je tends l’oreille sans rien entendre. Je tends la main sans rien attendre que la blancheur du froid, le ciel blanc qui tombe, interminablement. Les mots sont là. Ils inventent la mer au milieu des prisons, bouchent les trous dans les calendriers et dessinent un visage sous le nom de personne. Ils donnent un nom de fleur au moindre des atomes, un peu d’encre au papier, un peu d’eau pour la soif. Debout entre deux portes qui donnent sur le vide, ils chahutent ou se taisent. Cela vient comme un feu, une larme, une fleur fissurant le béton, un éclair dans un livre. On ne peut empêcher l’homme d’aimer ni de lire ni d’écrire. On n’empêche pas la pluie ni l’orage ni la neige, pas plus qu’on ne retient la mer. L’eau qu’on emprisonne fait sa route et finit par jaillir tôt ou tard.

 

On signe de son sang pour traverser la vie. Le temps estampille le corps. Il y a tant de livres dans un arbre, tant de lectures dans un bois, tant de musique dans le vent. Il y a toujours une réponse aux questions de la terre, soit le soleil, soit la pluie. Les choses à dire, les choses à voir, les choses à faire nous tiennent en laisse. Je m’en libère par les mots. Je prends le rêve à bras le corps, le réel en défaut. Le corps assume l’âme. L’infini rôde entre les os. J’écris ceci de la neige et du froid, une flamme à la main, une étincelle au cœur. Des choses les plus pauvres, je cueille la lumière. Que restera-t-il des actions en bourse, des médailles, des diplômes ? On s’affaire, on s’active, sans voir que l’argent détruit le monde. Il suffit d’écouter le chant de l’univers, d’accueillir sa beauté, de voir sa lumière. Un peu d’encre suffit, le bras de mon amour, le rire d’un enfant. Pour celui qui avance hors des coutumes marchandes, des horaires, des rôles et des fonctions sociales, pour celui qui marche, dans sa tête où ailleurs, sur le sable du désert ou le pergélisol, entre les herbes fraîches et les flancs de montagne, toute la vie est un pèlerinage, une quête de lumière. Le sol tout entier est une table d’écriture, l’écorce du bouleau, les ailes des oiseaux, la surface des grottes. Tout prend un sens différent dans le courage du regard.

Publié dans Prose

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